Le Courrier de Russie

Suzanne Massie : « Trump est un mystère »

Suzanne Massie était conseillère auprès du président américain Ronald Reagan durant la perestroïka. Maîtrisant parfaitement le russe, elle joua un rôle important dans la décision de la Maison-Blanche de prendre langue avec l’URSS. Auteur de plusieurs bestsellers sur la Russie, parmi lesquels Le pays de l’Oiseau de Feu : la beauté de la Vieille-Russie, Suzanne Massie livre au Courrier de Russie sa vision des relations russo-américaines contemporaines, à la lumière de ses souvenirs de l’époque de Reagan et Gorbatchev.

LCDR : Les sanctions adoptées en août ont fait s’effondrer le cours du rouble russe par rapport au dollar et à l’euro. Les Russes s’inquiètent de voir les prix augmenter, en particulier ceux des produits importés. Le Congrès américain comprend-il que ses sanctions les frappent avant tout ?

Suzanne Massie : Il me semble que le problème est bien là : nos hommes politiques veulent que toute la Russie ressente le choc de leurs sanctions. C’est une politique stupide et à courte vue. Tout Washington sait parfaitement que les sanctions n’atteignent pas leur cible affichée, qu’elles font souffrir la population et épargnent les politiciens russes. Ma seule consolation est que les députés et sénateurs ne soutiennent pas tous ces mesures. Début avril, le sénateur Rand Paul était en visite à Moscou, où il a rencontré ses homologues russes. C’est un homme politique exceptionnel et haut en couleurs, qui se prononce ouvertement contre ces sanctions.

« Ce que veut Trump et ce qui lui passe par la tête, personne ne le sait, pas même son entourage proche. »

LCDR : Mais Rand Paul ne fait pas la pluie et le beau temps. Ce sont d’autres membres de l’establishment américain qui donnent le ton au Congrès…

S.M. : C’est une très mauvaise politique. La question est maintenant de savoir comment faire pression sur les tenants de la ligne dure. Les élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre, seront un indicateur intéressant. Plusieurs sondages ont montré que 70 % des Américains souhaitent l’amélioration de nos relations avec la Russie. C’est un pourcentage élevé et ces gens doivent utiliser les midterms pour envoyer un signal à l’establishment, faire comprendre aux élus que leur ligne est minoritaire et qu’ils doivent en tirer les conclusions qui s’imposent.

LCDR : Que pensez-vous de l’idée de Donald Trump d’inviter Vladimir Poutine à Washington ?

S.M. : Je la soutiens sans réserve. Pour moi, c’est une excellente initiative.

LCDR : Les deux présidents se sont déjà rencontrés, en juillet, à Helsinki. Quelles sont vos impressions ?

S.M. : Le sommet d’Helsinki est évidemment un pas dans la bonne direction. J’ai été très déçue de la réaction des hommes politiques américains, qui essaient de minimiser son importance. Je considère que toutes les tentatives de la Russie et des États-Unis de dialoguer et de coopérer finissent tôt ou tard par porter leurs fruits.

Donald Trump et Vladimir Poutine lors de leur conférence de presse commune à Helsinki. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : Selon vous, Donald Trump est-il sincère lorsqu’il affirme vouloir coopérer ou, comme il le dit, « s’entendre » avec la Russie ?

S.M. : Je ne sais pas ce que cherche Trump, ce qui lui passe par la tête ni ce qu’il va faire ensuite. Personne ne le sait, d’ailleurs, pas même son entourage proche. Trump est un mystère. Je n’ai pas voté pour lui, et je ne le ferai jamais.

« Ronald Reagan ne savait pas que malgré toute la rhétorique athée de l’URSS, les Russes étaient restés très religieux. Lui aussi, était profondément croyant, il a été très surpris. »

LCDR: Vous avez déclaré dans une interview que les américains n’avait rien contre les russes…

S.M. : En règle générale, les américains sont pleins de curiosité et n’ont aucune agressivité envers le peuple russe. Aucune ! L’année dernière, je donnais une conférence intitulée « Quelques informations sur la Russie d’aujourd’hui que vous ne lirez sans doute pas dans les journaux ». J’ai fait salle comble.
De la même façon, je n’ai encore jamais rencontré de russes qui détestent les américains ou les États-Unis. Au contraire, ils s’intéressent à l’Amérique, autant que les américains s’intéressent à la Russie.

LCDR : Vous avez beaucoup écrit sur la Russie. Lequel de vos livres recommanderiez-vous au président Trump ?

S.M. : J’ai entendu dire que Trump ne lisait pas de livres

LCDR : Et Ronald Reagan, avec lequel vous avez travaillé ?

S.M. : Ronald Reagan lisait tout le temps. Tous les soirs, il prenait un livre avant d’aller se coucher. Il lisait sur tous les sujets possibles. Il a lu tous mes livres. Pour sa première rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev, en novembre 1985, à Genève, il avait emporté Le pays de l’Oiseau de Feu. Il a rencontré trois fois Gorbatchev à Genève, et tous les matins, avant chaque rendez-vous, il y cherchait des réponses aux questions qui l’intéressaient. Par exemple, je sais qu’il s’était demandé s’il existait beaucoup d’entrepreneurs en Russie avant la Révolution, et ce qui leur était arrivé après. Il essayait d’en apprendre le plus possible sur le pays, de comprendre sa culture et son histoire. Ronald Reagan ne savait pas non plus que malgré toute la rhétorique athée de l’URSS, les Russes étaient restés très religieux. Il était, lui aussi, profondément croyant ; et il a été très surpris.

Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan à la Maison blanche en décembre 1987. Crédits : history.com

LCDR : On ne peut pas vraiment dire que durant la présidence Reagan, alors que vous étiez conseillère à la Maison-Blanche, les relations russo-américaines aient été au beau fixe…

S.M. : C’est vrai. Tous les conseillers du président Reagan étaient contre l’idée d’une rencontre avec Gorbatchev. Mais le président a décidé de le rencontrer, et il l’a fait. Rappelez-vous que Ronald Reagan avait beaucoup plus d’expérience politique que n’en a maintenant le président Trump : avant d’être élu à la Maison-Blanche, il avait eu deux mandats de gouverneur de Californie, le plus grand État américain. Mais je suppose que Donald Trump accumule en ce moment-même toute cette expérience qui lui fait défaut.

« J’aurais beaucoup de choses à dire à Donal Trump, mais il n’a pas fait appel à moi. »

LCDR : Est-il vrai que c’est vous qui avez appris à Ronald Reagan le proverbe russe « Fais confiance, mais vérifie », qu’il citait souvent en public ?

S.M. : (En russe). Da, da, da. Ce proverbe lui avait beaucoup plu, il est même entré dans le langage courant aux États-Unis, et ceux qui l’utilisent n’ont aucune idée de ses origines russes.

LCDR : Si vous étiez employée à la Maison-Blanche aujourd’hui, qu’essaieriez-vous de transmettre au président Trump ?

S.M. : J’aurais beaucoup de choses à dire au président, mais il n’a pas fait appel à moi. Peut-être que ses conseillers n’ont pas envie de me voir ! (rire). J’ai toujours été persuadée d’une chose : la Russie et les États-Unis, ensemble, peuvent faire de grandes choses pour le monde. Dans les secteurs où nous coopérons, l’espace par exemple, nous obtenons des résultats fantastiques. Les deux pays ont besoin l’un de l’autre. Je vais d’ailleurs, prochainement, me rendre en Russie. J’espère rencontrer Vladimir Poutine, que je connais depuis qu’il travaillait avec le premier maire démocratiquement élu de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak.