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Le roi d'Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud. Crédits : Kremlin.ru

Igor Delanoë : « Moscou n’a pas intérêt à troquer Téhéran contre Riyad »

La visite du roi Salman à Moscou intervient sur fond d’intensification des relations bilatérales, dans le contexte à la fois de la crise syrienne, dans laquelle les deux parties soutiennent des camps opposés, et de l’effondrement des prix du brut, qui affecte aussi bien le budget russe que le budget saoudien. Afin de tenter de limiter les dégâts, les Russes et les Saoudiens ont noué un dialogue beaucoup plus profond qu’auparavant – ils veulent coordonner leur production dans le cadre de l’OPEP + la Russie, en vue de stabiliser la chute des prix du pétrole. C’est autour de ces thématiques que les relations russo-saoudiennes se développent depuis deux ans. Et la coopération porte ses fruits.

Grâce à l’accord OPEP+, signé en décembre 2016, le prix du baril est aujourd’hui stabilisé autour de 50-55 dollars, alors qu’il était passé au-dessous des 30 dollars fin 2016. L’enjeu est désormais de savoir si cet accord sera prolongé, et dans quelles conditions. Il faudra attendre la fin de l’année pour le savoir.

En ce qui concerne la Syrie, les choses ont bien changé en deux ans, puisque depuis l’intervention militaire de la Russie, il n’est plus question du départ du président Assad, en tout cas pas comme préalable à la discussion politique. Sur le terrain militaire, le rapport de forces a aussi été totalement modifié par l’intervention russe. Les groupes d’opposition et les groupes terroristes qui pourraient être soutenus par l’Arabie saoudite sont en grande difficulté aujourd’hui, et ils ne peuvent plus peser de manière déterminante sur l’issue militaire du conflit. On va maintenant entrer dans la phase politique du règlement de la crise. Il est important pour les Saoudiens d’avoir voix au chapitre, et la meilleure façon d’y parvenir, c’est de discuter avec les Russes à Moscou.

« Les Russes sont peu désireux de transférer à des pays étrangers des technologies sensibles »

Lors de sa visite à Moscou, le roi Salman a signé un accord préliminaire ouvrant la voie à l’achat de systèmes russes de défense antiaérienne S-400, ainsi que d’autres types d’armements. L’histoire de ce contrat russo-saoudien de vente d’armes revient régulièrement depuis une dizaine d’années. Et son montant total serait plus proche des dix milliards de dollars que des trois milliards évoqués. Il semble que les Russes et les Saoudiens viennent de formaliser leur intention de travailler ensemble sur cette question. Mais pour savoir ce qu’il en est, il faudra attendre la fin du mois d’octobre et la réunion de la commission bilatérale russo-saoudienne pour la coopération militaro-technique, dans le cadre de laquelle seront discutées les modalités techniques et financières du contrat.

C’est là que des difficultés peuvent apparaître, sachant que les Russes sont peu désireux de transférer à des pays étrangers des technologies aussi sensibles que le système de défense antiaérienne et antimissile S-400. Or, l’Arabie saoudite souhaite constituer une base de défense indigène et localiser sur son territoire la production de matériel, dont le S-400.

« Un renversement des alliances n’est pas à l’ordre du jour »

Plus généralement, nous assistons en ce moment à une diversification des sujets de discussion entre les Russes et les Saoudiens. Pour les Saoudiens, le principal problème, dans la région, est l’accroissement de l’influence de l’Iran en Irak, en Syrie et au Liban. Et vu de Riyad, une des meilleurs façons de régler ce problème est de discuter avec les Russes, qui y ont largement contribué.

Il ne faut pas s’attendre à ce que les Russes remplacent les Américains dans l’environnement stratégique des Saoudiens. En revanche, la Russie a un rôle à jouer dans la stratégie de diversification géopolitique des Saoudiens, puisque Moscou contribue aussi au rapprochement entre Turcs et Iraniens via la plateforme d’Astana, un rapprochement qui n’est pas non plus du goût de Riyad.

Un des objectifs des Saoudiens était justement d’obtenir une atténuation du soutien russe à l’Iran, mais ils n’y sont pas parvenus. Moscou n’a pas intérêt à troquer Téhéran contre Riyad. Un renversement des alliances n’est pas à l’ordre du jour. Mais les Russes ne peuvent pas non plus ignorer les intérêts des Saoudiens, puisqu’ils auront besoin de la caution des pays arabes du Golfe pour tout accord politique qui pourrait être signé à Genève, voué sans cela à l’échec.

Il faut donc s’attendre, à l’avenir, à des discussions plus soutenues au niveau des défis géopolitiques. Et sur le plan économique, on assistera peut-être à un accroissement des investissements saoudiens en Russie dans les années à venir, qui restent modestes – ce qui serait le signe d’un réchauffement plus important des relations.

Igor Delanoë

  1. C’est, comme le plus souvent, une analyse fine faite de précision et de concision et qui s’appuie sur une connaissance claire de la géopolitique russe et du Proche et Moyen Orient par l’auteur.

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