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#ImpactJournalism – Reconnecter les petits Libanais, Syriens et Irakiens à leur patrimoine : la mission de Biladi

De Nimroud à Palmyre, le patrimoine archéologique syrien et irakien subit la guerre de plein fouet. Face au drame, une ONG libanaise a lancé une contre- offensive : sensibiliser les enfants de la région à l’importance de leur patrimoine. Un investissement sur le long terme, une histoire de dignité et d’identité.

À Jbeil, les enfants prennent part à un atelier de mosaïque pour apprendre l’histoire de leur pays d’une façon ludique. Crédits : Biladi
À Jbeil, les enfants prennent part à un atelier de mosaïque pour apprendre l’histoire de leur pays d’une façon ludique. Crédits : Biladi

Mai 2012, Smar Jbeil, Liban. Au cœur des ruines du château fort croisé de Chmor Kbal, une trentaine d’enfants découvrent, émerveillés, les vestiges d’un donjon, de meurtrières et d’autres murailles datant de plus de 900 ans. Emmenés par un jeune guide passionné, ces élèves libanais de 12 à 13 ans vivent un véritable voyage dans le temps. Déguisés en rois, reines, chevaliers ou paysans, les voilà qui ressuscitent, par des saynètes, la vie du château.

Reconnecter les jeunes Libanais à leur patrimoine, c’est toute l’ambition et la mission que s’est donnée Joanne Farchakh Bajjaly avec Biladi, l’ONG qu’elle a fondée en 2005. « En organisant des sorties éducatives et ludiques sur différents sites à travers le Liban, nous voulons insuffler de la vie à l’apprentissage de l’histoire. » La directrice de Biladi en est convaincue : la protection du patrimoine passe par l’éducation. « Les lois ne suffisent pas, dit-elle, surtout en période de guerre. »

Pour cette Libanaise d’une quarantaine d’années, le déclic a eu lieu en deux temps. D’abord, en 1993, au sortir de la guerre civile libanaise, quand, étudiante en archéologie, elle participe à des fouilles à Beyrouth. « On travaillait sur un chantier pendant sept ou huit mois, puis un bulldozer venait tout raser, pour reconstruire la ville, soi-disant. J’ai vu des colonnes romaines réduites à des tas de cailloux. »

Elle décide alors de trouver des moyens de sauver ces trésors. Sa quête passe par la Syrie, en paix à l’époque, puis, plus tard, par l’Irak en guerre. À Bagdad, elle rencontre Brahim. En 2003, ce pianiste irakien, apprenant que le musée de Bagdad était la proie des pillards, s’y est rué pour récupérer une statue assyrienne. Après l’avoir cachée chez lui pendant deux semaines, il l’a rendue aux autorités. « Il l’a sauvée parce qu’enfant, il avait visité le musée et aimé cette statue. »

Dans le cadre d'une sortie organisée par l'ONG libanaise Biladi, des enfants rejouent la scène sculptée sur le sarcophage d'Ahiram, au musée national de Beyrouth. Crédits : Biladi
Les enfants découvrent l’héritage du Liban dans le musée national de Beyrouth. Crédits : Biladi

À Jbeil, les enfants prennent part à un atelier de mosaïque pour apprendre l’histoire de leur pays d’une façon ludique. Cette histoire entraîne la naissance de Biladi.

À partir de ces recherches empiriques et expériences de terrain dans trois contextes différents (post-guerre à Beyrouth, paix en Syrie, guerre en Irak), Joanne Farchakh élabore des programmes pédagogiques d’éducation au patrimoine.

En lançant son projet, l’archéologue s’attendait à des difficultés d’ordre logistique. Mais les barrières sont en réalité dans les têtes. « Les enfants ont reçu en héritage des peurs ancrées en nous suite à la guerre civile (1975-1990). Musulmans ou chrétiens, le refus de l’Autre est prégnant chez les plus jeunes, sans qu’ils en connaissent précisément la raison. Certains refusent de visiter les lieux de l’Autre, cathédrale ou mosquée. Avec nos sorties, nous essayons de lutter contre ce cloisonnement. » Depuis 2005, plus de 30 000 petits Libanais ont participé aux circuits éducatifs de Biladi à travers le Liban.

Août 2015, Jounieh, nord de Beyrouth. Dans la cour d’une église résonnent des clameurs enfantines, joyeuses. Des petits Syriens font rouler avec enthousiasme une voiturette sur une carte géante de la Syrie, des rives de l’Euphrate à Palmyre, en passant par Alep. Dans un bâtiment adjacent, un autre groupe découvre le fonctionnement des norias de Hama, tandis que des jeunes filles construisent la citadelle d’Alep avec des blocs de bois. « Je me souviens d’y avoir été, avant la guerre », lance Aïcha, 13 ans. À ses côtés, Mariam découvre ce trésor du patrimoine syrien. Aïcha et Mariam font partie d’un groupe de petits réfugiés syriens qui participent à Syria in my mind (« La Syrie dans mon esprit »), un programme pédagogique mis en œuvre par Biladi en 2013, en coopération avec la fondation italienne Avsi, et financé par l’Unicef. Là encore, le but est de recréer un lien positif, autre que celui de la guerre, des larmes et de la peur, entre ces enfants et leur pays d’origine. Près de 52 % du plus de million de Syriens enregistrés au Liban par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ont moins de 18 ans. Une « génération perdue », selon l’Unicef.

Les enfants participent à des jeux de rôles sur le site archéologique de Faqra, au Liban. Crédits : Biladi
Les enfants participent à des jeux de rôles sur le site archéologique de Faqra, au Liban. Crédits : Biladi

La guerre en Syrie est entrée dans sa sixième année. Plus de 900 monuments ou sites archéologiques ont déjà été endommagés ou détruits. Lorsqu’ils ne sont pas réduits en poussière par les bombardements ou les bulldozers, ils sont pillés. La situation n’est pas moins préoccupante en Irak, avec la destruction, site après site, de tout le patrimoine de la Mésopotamie. « Le patrimoine de la région n’a jamais été autant menacé depuis les grandes conquêtes, telle celle d’Alexandre le Grand, alerte Mme Farchakh. Ces civilisations détruisaient mais reconstruisaient à leur image. Daech détruit, de manière planifiée – mais ne laisse que du néant. Leur stratégie est d’anéantir les peuples dans leur présent et leur passé pour contrôler l’avenir. Il est urgent que les jeunes générations de réfugiés connaissent leur patri- moine, sinon elles risquent d’entrer dans un processus d’autodestruction massif lors du retour dans leur pays d’origine. »

Plus de 2 500 enfants syriens réfugiés au Liban ont déjà bénéficié de Syria in my mind. Aujourd’hui, Joanne Farchakh estime qu’il y a urgence à voir plus grand, et souhaite qu’à la rentrée prochaine, le programme inclue des élèves libanais, mais aussi irakiens. L’objectif est de faire connaître à chacun son propre patrimoine et celui des autres pays de la région. « Afin d’enrichir tous les enfants et de développer le respect mutuel du patrimoine de l’Autre – et donc de l’identité de l’Autre, estime la présidente de Biladi. Nous voulons briser l’image du petit réfugié dépourvu de tout. Chaque réfugié est porteur d’un patrimoine millénaire, inestimable. Nous voulons rendre aux réfugiés irakiens et syriens leur dignité et leur identité propres. »

Anne Ilcinkas

L’Orient-Le Jour, Liban

LCDR

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