Nouvelle année, nouvelles relations entre la Russie et l’Asie ?

Occupant une place centrale dans le virage opéré par Moscou en direction de l’Asie, la Chine s’est réservée le rôle de premier partenaire commercial de la Russie dans la région Asie-Pacifique.


Pour la Russie, 2015 a été une année placée sous le signe du virage à l’Est. Les experts, politiques et hommes d’affaires interrogés par le journal Kommersant sont unanimes : si Moscou n’a pas réussi à ouvrir en grand une fenêtre sur l’Asie, elle l’a du moins entrouverte.

Les présidents chinois et russe lors de la parade du 9 mai à Moscou, en 2015. Crédits : kremlin.ru
Les présidents chinois et russe lors de la parade du 9 mai à Moscou, en 2015. Crédits : kremlin.ru

Occupant une place centrale dans le virage opéré par Moscou en direction de l’Asie, la Chine s’est réservée le rôle de premier partenaire commercial de la Russie dans la région Asie-Pacifique, malgré la chute record de plus de 30 % enregistrée en 2015 dans les relations commerciales entre les deux pays.

Cet effondrement, provoqué par l’affaiblissement du rouble et la restructuration de l’économie chinoise, n’a toutefois pas empêché Moscou et Pékin de démontrer plus d’une fois leur volonté de développer non seulement leurs liens politiques mais également leurs échanges économiques sur le long terme.

Les défilés organisés le 9 mai à Moscou et le 3 septembre à Pékin pour les 70 ans de la Victoire contre l’Allemagne nazie, lors desquels les chefs d’État russe et chinois se sont tenus côte à côte dans la tribune, ont prouvé que les deux puissances ont des points de vue similaires sur l’ordre mondial actuel.

L’événement phare de l’année a été la décision de joindre le projet chinois de Ceinture économique de la Route de la soie à l’Union économique eurasiatique (UEEA), ce qui a permis aux deux pays voisins de transformer une source potentielle de conflits en Asie centrale en fondement pour une coopération durable. Dans le domaine militaire, les liens sino-russes ont atteint un nouvel échelon. La Chine est ainsi devenue le premier acheteur étranger de systèmes de défense antiaérienne S-400 et des avions de chasse Su-35 produits par la Russie.

Malgré les turbulences observées dans le commerce bilatéral, la fin de l’année a été marquée par de très bonnes nouvelles : le 17 décembre, on a appris que le groupe pétrochimique chinois Sinopec avait acquis 10 % des actions du holding Sibur et que le producteur de gaz russe Novatek avait vendu au Fonds chinois de la Route de la soie 9,9 % du projet d’extraction de gaz Yamal LNG pour 700 millions d’euros.

Par ailleurs, En+,  l’entreprise d’Oleg Deripaska, a approuvé la construction, dans la région d’Irkoutsk, d’un centre de traitement de données où les sociétés chinoises pourront stocker des informations grâce à l’équipement fourni par le chinois Huawei et l’électricité produite dans les centrales hydroélectriques de Sibérie. Des accords de coopération avec la Chine ont en outre été signés par Kaspersky Lab et le groupe Mail.ru. Les principaux vendeurs en ligne chinois Alibaba et JD se sont à leur tour déployés sur le marché russe.

Toujours est-il que 2015 a également été une année de perte d’illusions pour la Russie dans ses relations avec la Chine. Une coopération politique étroite avec Moscou n’a pas rendu Pékin plus conciliante sur les questions commerciales. Profitant de la fermeture de l’accès de la Russie à une série de technologies occidentales, la Chine a augmenté de 3 à 4 fois le prix des composants des satellites du système GLONASS.

Les projets russo-chinois de construction d’un pont sur le fleuve Léna et du gazoduc Force de Sibérie 2 se sont heurtés à des problèmes majeurs. Comme l’a confié à Kommersant Viktor Taroussine, directeur exécutif du conseil d’affaires Russie-ASEAN, les banques chinoises possédant de nombreux actifs américains « ont demandé à leurs clients russes de présenter dans un délai de 30 jours une demande de retrait sous peine de voir leur argent gelé ».

Tracé du projet Force de Sibérie 2.
Tracé du projet Force de Sibérie 2.

Le gouvernement russe a quant à lui rejeté le projet précédemment approuvé de construction d’une usine d’assemblage d’avions chinois MA-600 dans la ville de Komsomolsk-sur-l’Amour. Ceux-ci ont en effet été reconnus comme des concurrents directs aux russes Il-114.

Le virage à l’Est ne s’est pas uniquement fait en direction de la Chine. Ainsi, le soutien du Japon aux sanctions occidentales contre la Russie s’est révélé symbolique dans la pratique. Fin décembre, il a été annoncé que Vladimir Poutine réaliserait en 2016 sa première visite au Japon depuis 2005.

Selon Iouri Troutnev, représentant plénipotentiaire du président en Extrême-Orient, les Japonais se sont même montrés plus actifs que les Chinois lors du Forum économique oriental qui s’est tenu début septembre à Vladivostok, où les sociétés énergétiques russes ES Vostoka et Rosneft ont réussi à conclure des contrats avec des entreprises japonaises. Enfin, c’est bien au Japon, et non en Chine, que la Russie a trouvé un partenaire asiatique – JCB – pour son système national de cartes de paiement.

Les relations entre la Russie et les pays de l’Asie du Sud-Est ont été contradictoires. D’une part, l’Union économique eurasiatique a réussi à lancer la création de zones de libre-échange avec le Vietnam et Singapour. D’autre part, en 2015, le président russe n’a ni assisté au sommet de l’Asie orientale ni, pour la première fois depuis 2002, au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC).

« Le symbolisme est très important en Asie, et ce genre de mépris fait perdre son sens à tout investissement », a commenté pour Kommersant Gueorgi Toloraïa, directeur exécutif du Comité national d’étude des BRICS. En guise de compensation, dans son discours à l’Assemblée fédérale le 3 décembre, le chef d’État russe a émis l’idée d’un partenariat économique entre l’UEEA, l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Asie du Sud-Est.

Innoprom Russie Chine
Soirée de la Chine le 8 juillet 2015 dans le cadre du salon Innoprom à Ekaterinbourg. Crédits : innoprom.com

La majorité des entrepreneurs, politiques et experts interrogés par Kommersant se sont montrés très critiques dans leur évaluation du virage oriental de la Russie. D’après eux, le rapprochement avec la région Asie-Pacifique est entravé par le manque de compréhension des spécificités asiatiques et le nombre insuffisant de nouveaux projets commerciaux susceptibles d’intéresser les acteurs asiatiques.

« Il semblerait que les sanctions occidentales soient là pour durer. Par conséquent, les entreprises russes devront immanquablement apprendre à travailler sur le marché asiatique », a souligné Dmitri Ontoïev, chef du laboratoire d’études régionales de Skolkovo, lors d’un entretien pour Kommersant. L’année 2016 devrait montrer si les politiques et les hommes d’affaires russes ont bien appris leurs leçons sur l’Asie.