Avec la Crimée, la Russie établit de nouvelles règles du jeu

Fedor Loukianov, membre du Conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, analyse la nouvelle disposition des forces sur l’échiquier mondial suite à l’intégration de la Crimée par la Russie.


Fedor Loukianov, membre du Conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, analyse la nouvelle disposition des forces sur l’échiquier mondial suite à l’intégration de la Crimée par la Russie.

Affiche à Sébastopol à la veille du référendum du 16 mars : Sébastopol répond à l'Otan d'aller se faire voir. Crédits: @courrierderussie
Affiche à Sébastopol à la veille du référendum du 16 mars : Sébastopol répond à l’Otan d’aller se faire voir. Crédits: @courrierderussie

Nous y sommes. L’Occident a eu beau menacer la Russie, Moscou, faisant la sourde oreille à tous les appels et avertissements, a fini par intégrer la Crimée et la ville de Sébastopol à la Fédération de Russie. Nombre de politiciens, diplomates et commentateurs occidentaux ont refusé jusqu’au bout d’y croire, jusqu’au moment même du discours express de Vladimir Poutine au Parlement [le 18 mars 2014, ndlr].

S’ils ont refusé d’admettre l’évidence, c’est que depuis la fin des années 1980, les Européens et les Américains ont toujours vu Moscou commencer par s’obstiner, puis s’arrêter au bord du précipice et, finalement, céder au compromis. L’Occident a pris l’habitude de croire que Moscou tient plus que tout à conserver de bonnes relations avec l’Europe et les USA. Et c’est resté vrai même au moment des crises les plus graves ; mais aujourd’hui, la situation est tout autre : la Russie agit sans se soucier des pertes éventuelles, ce qui signifie que l’ancien modèle de ses relations avec l’Occident est dépassé. Cela signifie également que la Russie va revoir en profondeur ses relations avec l’Orient, car dans le monde d’aujourd’hui, tout est lié, et l’un ne va jamais sans l’autre.

Qu’est-ce que le monde pense de cette nouvelle Russie ? Tentons une analyse.

Commençons par les États-Unis. La crise actuelle démontre le vieil adage, selon lequel si tu ne t’occupes pas de politique extérieure, la politique extérieure s’occupera de toi. C’est précisément ce qui arrive à l’administration de Barack Obama qui, au départ, a réagi très faiblement à la crise ukrainienne, se contentant de formuler des réflexions générales sur la situation, ajoutées aux gestes traditionnels de certains de ses spécialistes en promotion de la démocratie, tels la Secrétaire d’État Victoria Nuland. Mais en réalité, depuis l’attaque des néoconservateurs américains en Ukraine dans les années 2000, qui visait à permettre à Kiev une adhésion rapide à l’OTAN, Washington avait passé l’initiative dans le dossier ukrainien à l’UE, espérant que celle-ci prendrait ce pays problématique sous sa tutelle. Ce que l’UE n’a pas tardé à faire, et nous pouvons contempler aujourd’hui, dans toute leur splendeur, les résultats de sa politique – notamment une crise internationale très grave impliquant aussi la Russie, puissance nucléaire mondiale. Une crise à la gestion de laquelle les États-Unis ne peuvent plus s’abstenir de participer.

Mais personne n’est dupe. Dans ce dossier, c’est moins l’Ukraine qui importe à Washington que le précédent d’une révolte ouverte contre des règles de conduite fixées il y a plus de 20 ans. Des règles que personne, avant la Russie, n’avait osé remettre en question de façon aussi claire et univoque. La Russie pose un problème aux États-Unis, et les Américains cherchent activement des solutions.

Tout d’abord, Washington doit montrer au monde entier que l’Amérique n’admettra jamais une révision du bilan de la Guerre froide. C’est d’autant plus important pour les États-Unis que le système des relations internationales aujourd’hui en vigueur est bâti précisément sur la reconnaissance par l’ensemble des nations de la victoire américaine dans la Guerre froide. Une victoire qui, aux yeux de la majorité, confère aux Américains le droit de recoudre la carte du monde conformément à leurs intérêts.

Dans le même temps, les États-Unis doivent sauvegarder la possibilité de coopérer avec Moscou, qui exerce une influence considérable au Proche et au Moyen-Orient, des parties du monde cruciales pour Washington. Les intérêts de la Russie et des États-Unis se sont croisés plus d’une fois dans cette zone au risque élevé d’explosion, et Washington n’a pas intérêt à y faire de Moscou son opposant permanent.

Enfin, les États-Unis doivent compter avec le fait que plus la Russie s’éloignera de l’Occident, plus elle se rapprochera de la Chine, rival potentiel numéro 1 de l’Amérique à court et moyen terme. Jusqu’à présent, les Américains croyaient que Moscou n’accepterait jamais de se transformer en un petit partenaire de Pékin. Mais dans le contexte actuel, la Russie va inévitablement revoir ses priorités.

Ces trois facteurs vont déterminer le degré de sévérité et le champ d’application des sanctions américaines contre la Russie. S’y mêlent aussi un certain nombre de facteurs subjectifs, tels la prochaine campagne électorale parlementaire aux États-Unis ou encore la réputation de Barack Obama. L’actuel président américain est souvent taxé de faiblesse, et il est probable qu’il profitera du dossier russe pour démontrer sa capacité d’agir et de prendre des décisions. Économiquement parlant, les États-Unis dépendent peu de la Russie, et il ne faut pas exclure la possibilité que Washington adopte à l’encontre de Moscou des sanctions financières sévères afin de montrer au monde qui contrôle réellement l’économie mondiale.

« L’UE retournera sagement sous le giron américain »

L’Europe, quant à elle, se trouve dans une situation inverse de celle des États-Unis. Le Vieux monde, qui a avec la Russie des liens économiques très forts, a encaissé une défaite spectaculaire de politique extérieure. Et c’est bien elle qui pourrait être la première perdante de la crise actuelle. Incapable de résister à la pression américaine, l’Union européenne devra probablement adopter contre Moscou des sanctions qui pénaliseront aussi sa propre économie. C’est aussi l’UE qui, selon toute vraisemblance, devra payer de sa poche l’opération de sauvetage de l’Ukraine du krach économique qui la menace. On peut enfin supposer que l’UE n’osera plus avoir ses propres ambitions politiques et qu’elle retournera sagement sous le giron américain, un retour qui sera scellé prochainement par la signature de l’Accord de partenariat transatlantique de commerce et d’investissements.

Un autre grand perdant dans ce jeu sera le Japon. Depuis un an qu’il est au pouvoir, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a déployé des efforts soutenus afin d’améliorer les relations de Tokyo avec Moscou, et en a déjà obtenu les premiers résultats. Mais Tokyo se voit aujourd’hui contrainte de faire preuve de solidarité avec les autres pays du G7 et de se joindre à leur politique de sanctions, même si le Japon se soucie bien plus du rapprochement avec la Russie que du sort de l’Ukraine.

La Chine, en revanche, avec sa position pragmatique, sort grande gagnante de la crise actuelle. Le rattachement de la Crimée n’étant pas totalement conforme au droit international, la Chine assure ne pas pouvoir soutenir Moscou officiellement. Néanmoins, Pékin déclare comprendre les motifs de la Russie, et être prête à lui accorder un soutien économique significatif. La Chine ne veut pas que Moscou perde cette bataille, car une défaite russe renforcerait les États-Unis, principal rival de la République populaire. Ce que Pékin désire – et est prête à soutenir financièrement –, c’est que Moscou développe son infrastructure à l’est du pays et se réoriente vers l’Asie. Ce que la Chine espère, c’est qu’à l’horizon 2020, quand son opposition avec Washington prendra une forme militaire, la Russie sera de son côté et non de celui de son rival.

Les pays du Tiers monde observent quant à eux la situation avec une certaine stupéfaction. Une grande partie de la population planétaire est lasse de vivre dans un monde sans alternative, et nombreux seront les pays à saluer la décision de Moscou de s’opposer à l’Occident. Certes, ces États ne soutiendront pas publiquement les agissements de la Russie, mais ils ne vont pas non plus s’opposer à elle en bloc. Les pays en voie de développement ne veulent plus obéir en tout au maître unique, et s’efforcent de tourner les querelles des grandes puissances à leur profit.

L’Iran, dans cette nouvelle disposition, constitue un cas particulier. Téhéran espère renforcer ses liens avec Moscou, qui refusait de le faire jusqu’à présent pour ne pas heurter l’Occident. Si la Russie décide de s’opposer de façon plus radicale à l’UE et aux USA, le Proche-Orient va inévitablement se mettre en mouvement. Pour en savoir plus sur les intentions de Moscou concernant Washington, il faut suivre de près la situation sur la base de l’OTAN à Oulianovsk, en Russie. Pour l’heure, malgré le déchaînement des passions de toutes parts, on n’a pas le moins du monde entendu parler d’une éventuelle fermeture du site.

On ne sait pas non plus quelle influence la campagne de Crimée aura sur l’avenir de la CEI, ses projets d’intégration et la politique des ex-républiques soviétiques. Ce que l’on sait déjà, en revanche, c’est que le drame ukrainien porte en lui tous les problèmes actuels du système global. On y retrouve la contradiction existant dans la charte de l’ONU entre le principe d’intégrité territoriale et celui du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. On y retrouve également les doubles standards, le déséquilibre inhérent au monde contemporain, le triomphe de l’image médiatique sur la réalité et le chaos dans le système du droit. La Russie se retrouve au centre de ce nœud qui semble inextricable. Le centre n’est pas toujours la meilleure position – souvent, c’est le joueur qui se trouve au centre du jeu qui prend tous les coups. Mais Moscou rêvait de cette position depuis le début des années 1990. Et voilà qu’elle y est.