BRICS : le nouveau G5 ?

Interview avec l’économiste Martin Gilman


L’acronyme BRIC est utilisé depuis 2001 pour désigner les quatre pays du monde qui se développent le plus rapidement : Brésil, Russie, Inde et Chine. Depuis la semaine dernière, il convient d’ajouter au sigle un S final : le S de South Africa. L’Afrique du Sud vient de rejoindre le « carré VIP » et pour Arkadiï Dvorkovitch, conseiller économique auprès du président russe, l’arrivée de ce cinquième membre est « un événement symbolique : la géographie du groupe est élargie, un nouveau continent y adhère et les BRICS représentent maintenant quatre continents ». À la suite de ce premier sommet des BRICS, qui réunissait le 14 avril, en Chine, les dirigeants des cinq pays, lecourrierderussie.com a demandé à l’économiste Martin Gilman de dresser un bilan de cette première rencontre du club des 5 ou, plutôt, des 4 + 1.

Le Courrier de Russie : Les trois sujets à l’ordre du jour du premier sommet des BRICS étaient l’investissement, le changement climatique et la coopération entre les cinq pays dans l’économie mondiale. Quels ont été les décisions prises et les projets concrets évoqués sur chacun de ces points ?

Martin Gilman : Vous savez, je suis très sceptique en ce qui concerne les BRICS. Ils se réunissent mais le sommet n’est, en soit, pas très important. Il s’agit des quatre plus grandes puissances économiques du monde après le G7 mais, au-delà d’être des marchés émergents, leurs économies ont peu en commun. Ils ne partagent ni culture, ni histoire, ni tradition politique. Qu’un groupe aussi hétérogène établisse un plan d’action est donc très étonnant. Il est difficile de les prendre au sérieux, d’autant plus avec l’arrivée de l’Afrique du Sud, qui n’est même pas la 12ème puissance économique du monde. Logiquement, ils auraient dû accueillir la Corée, mais il est plus stratégique pour eux d’intégrer un pays du continent africain plutôt qu’un autre pays d’Asie.

Quelles qu’aient été les déclarations des chefs d’État lors de ce sommet, elles n’auront pas de conséquence. Elles expriment seulement une volonté politique forte de coopération, car ils sont tous très conscients du fait que l’avenir du monde ne se fera pas sans eux. Ils se sentent investis d’une responsabilité. D’ici une dizaine d’années, les BRICS ne seront plus seulement les créanciers les plus importants du monde, mais ils auront également plus de poids politique et militaire. La Chine surtout, mais aussi la Russie, sur les plans militaire, de l’énergie, des matières premières et, contrairement à l’Inde, en termes de réserves financières. Le pouvoir financier de la Russie est aujourd’hui équivalent à celui de la Corée.

LCDR : Sur le changement climatique, n’est-ce pas un peu ironique de la part du plus grand pollueur du monde (la Chine) de faire des déclarations en la matière ?

M. G. : Plus qu’un peu. Mais sur ce sujet, comme sur les autres, il s’agit pour la Chine, et pour les BRICS, de faire prendre conscience, au reste du monde, de leur importance : on ne peut plus décider et agir sur de telles problématiques sans tenir compte de leur avis. Le sommet des BRICS est une façon de montrer au monde que le point de vue des BRICS compte.

BRICS : le nouveau G5 ?
De gauche à droite : Manmohan Singh (Inde), Dmitriï Medvedev (Russie), Hu Jintao (Chine), Dilma Rousseff (Brésil), Jacob Zuma (Afrique du Sud)

LCDR : Concernant l’Afrique du Sud, quelles sont ses relations économiques avec la Russie ?

M. G. : La Russie et l’Afrique du Sud ont peu de relations. Les deux pays sont des producteurs de diamants, certes, mais leurs liens financiers sont assez limités. L’Afrique du Sud exerce toutefois  un pouvoir d’attraction sur les investisseurs russes, car elle présente pour eux des opportunités. Les banques russes Renaissance et Troïka Dialog y ont des bureaux, et s’intéressent aussi au Nigéria.

LCDR : L’entrée de l’Afrique du Sud va-t-elle modifier l’équilibre au sein des BRIC ?

M. G. : Non. Avec ou sans Afrique du Sud, le sommet des BRIC(S) est une manifestation politique permettant aux pays participants, la Chine en particulier, de s’affirmer. Le sommet démontre l’ambition de mobilisation des leaders, et des peuples, contre le consensus occidental. L’arrivée de l’Afrique du Sud ajoute seulement un peu de poids politique à cette détermination naissante. Mais c’est toujours la Chine qui domine, et l’intégration de l’Afrique du Sud s’est faite dans son intérêt.

LCDR : Vous affirmez que les BRICS ont peu en commun. Sont-ils, dans certains domaines, incompatibles ?

M. G. : Il existe toujours entre ces pays des frictions sur certains sujets, encore plus qu’entre les pays occidentaux. Entre la Chine et l’Inde qui se livrent à une rude concurrence, sur le marché de l’électronique notamment, ou entre le Brésil et la Chine, au niveau de la monnaie. La Russie est sans doute le pays le « moins incompatible » avec les autres.


Martin Gilman est un économiste américain, diplômé la London School of Economics, qui a travaillé pour l’OCDE de 1975 à 1981, puis de 1981 à 2005 pour le FMI, notamment en tant que responsable du FMI à Moscou, de 1996 à 2001. Depuis 2005, il enseigne à la Haute École d’Économie de Moscou.