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Employés de la ferme de reproduction

« L’industrie porcine a pris l’entrée de la Russie à l’OMC en pleine figure »

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« L’entrée de la Russie à l’OMC est un désastre pour l’industrie du porc : commencez par là », suggère Patrick Hoffmann, au siège de sa société à Lipetsk. Directeur général d’Otrada Gen, une société qui s’occupe d’élevage industriel de porcs, cet homme d’affaires français revient sur la façon dont l’entrée de la Russie à l’OMC a mis ce secteur en péril.

Employés de la ferme de reproduction
Employés de la ferme de reproduction

Au temps béni des quotas

La remise sur pied de l’industrie porcine après son effondrement en 1991 a commencé en 2005, quand la Russie, sous l’égide de son ministre de l’Agriculture d’alors M. Gordeev, s’est décidée à promouvoir le redéveloppement des filières d’élevage.

Cette décision avait été motivée par le redémarrage de la production céréalière dès le début des années 2000. En effet, sachant que le porc (à l’instar du poulet) transforme le grain en protéines animales, « les autorités fédérales ont diagnostiqué qu’il était idiot d’exporter du grain d’un côté et d’importer des porcs et des poulets de l’autre », explique Patrick Hoffmann.

Le programme mis en place au niveau national pour soutenir l’élevage comprenait deux grands types de mesures : d’un côté, des barrières tarifaires (quotas et droits de douane de 80 % pour les importations de porc excédant lesdits quotas), et, de l’autre, des subventions destinées à compenser les taux d’intérêt très élevés pratiqués dans le pays.
La mise en place des premières a eu pour effet de faire grimper le prix du porc à des niveaux extrêmement élevés, jusqu’à deux fois et demi le prix au kilogramme ayant cours en Europe.

Les secondes ont favorisé l’octroi de crédits à des taux d’intérêt très bas pour le secteur : de 2 à 3 % nets par an. « Même en faisant mal son travail, on pouvait gagner de l’argent dans ce métier, et l’industrie s’est développée de manière incroyable », témoigne Patrick Hoffmann.

Badaboum

« Mais la Russie est entrée à l’OMC, et cela a mis tout le bel édifice par terre : les barrières douanières ont été rabotées et, par malchance, au même moment (quasiment à la semaine près), les résultats de la récolte 2012 ont été publiés : ils étaient catastrophiques, le prix du grain avait doublé », poursuit l’homme d’affaires.

Effectivement, en 2012, du fait des sécheresses et des catastrophes naturelles, la récolte de céréales au niveau mondial fut très faible. Or, l’alimentation représente le premier poste de coût de production d’un porc : dans un environnement normal, il atteint 60 %.

« Quand le prix du grain double, et qu’en parallèle le cours du porc chute de 35 % – vous imaginez les dégâts ! C’est comme si vous prévoyiez de vendre une voiture à 1 million de roubles et que, du jour au lendemain, on vous dise : Eh bien non, désormais, ce sera 650 000 », explique le directeur d’Otrada Gen.

Des chiffres confirmés par Evgenia Kruchinina, responsable des importations d’animaux reproducteurs chez Otrada Gen : « La 25ème semaine de 2012, nous vendions nos porcs charcutiers à 98 roubles TTC du kilogramme. À la 12ème semaine de 2013, le tarif était tombé à 58 ».

Elevage de porcs
Elevage de porcs

Et l’industrie a pris tout cela en pleine figure : désormais, la plupart des entreprises du secteur fonctionnent à perte. Pratiquement chaque semaine, Patrick Hoffmann ou l’un de ses associés reçoit des appels d’industriels souhaitant revendre leur élevage. Les seuls qui s’en sortent sont ceux qui ont atteint une efficacité de production européenne : « En Russie, on n’y est pas du tout. L’industrie n’a que six ou sept ans ! On ne peut pas arriver aux performances européennes en si peu de temps ».

Otrada Gen continue pourtant de gagner de l’argent car son directeur avait justement, il y a deux ans, fait le pari d’innover en choisissant de la génétique danoise et en faisant appel à des managers danois. La productivité de l’industrie danoise dans le secteur est exemplaire : le pays, alors qu’il ne dispose d’aucun avantage compétitif naturel lui permettant de produire à des coûts inférieurs à ceux des autres pays producteurs, exporte 90 % de sa production. Seule son efficacité, acquise au cours de deux décennies d’investissements continus et cohérents en recherche et développement, lui permet d’atteindre ces performances.

« Deux chiffres illustrent assez bien le niveau de compétitivité d’Otrada Gen. D’une part, le nombre de porcelets sevrés par truie et par an – les grands groupes russes oscillent entre 23 et 25, et nous sommes à 34. D’autre part, le taux de conversion de l’aliment [c’est-à-dire combien de kilos d’aliments il faut pour produire un kilo d’animal vivant] : nos confrères russes se situent en moyenne à 3,3 – et nous aux environs de 2,8, bientôt 2,6 », précise Patrick Hoffmann.

« Plus rentables que Louis Vuitton »

Pourtant, le fait que les autres industriels russes ne parviennent plus à être rentables a eu un impact direct important sur un autre pan de l’activité de Patrick Hoffmann : la production de caillebotis (plancher à trous laissant passer les déjections porcines, destiné à l’équipement des fermes d’élevage), qu’il avait lancée en 2006.

En 2012, la demande était telle qu’il ne pouvait satisfaire toutes les commandes émanant du secteur : « À l’époque, nous étions plus rentables que Louis Vuitton », s’enorgueillit Patrick Hoffmann. Mais aujourd’hui, son usine de fabrication de caillebotis est à l’arrêt depuis trois mois : sur les 220 employés qui y travaillaient, 100 ont été licenciés et les autres sont au chômage technique. « C’est un marché qui a disparu du jour au lendemain », regrette le chef d’entreprise.

Selon lui, l’industrie porcine russe va s’écrouler si l’État ne fait rien pour la soutenir « dans les trois mois ». « On ne sent pas pour le moment de réelle prise de conscience de la gravité du problème au niveau fédéral, affirme Patrick Hoffmann. À part essayer de bloquer les entrées des productions américaines autrement que par les quotas, rien n’a encore été fait. »

En effet, le service fédéral russe de contrôle vétérinaire et de sécurité sanitaire (Rosselkhoznadzor) a, en décembre 2012, modifié le système de contrôle de la viande importée en Russie. Ainsi, en février 2013, une interdiction temporaire a été introduite sur l’importation de viande porcine et bovine surgelée après qu’y avaient été détectées des traces de ractopamine [additif alimentaire dont l’utilisation, autorisée dans 25 pays au nombre desquels les États-Unis, le Mexique et le Brésil, est cependant interdite dans 120 pays, dont la Russie, ndlr].

« Les experts de Rosselkhoznadzor m’ont assuré par téléphone que, dans le cadre de ce qui est admis par l’OMC, d’autres motifs sanitaires pouvaient être invoqués pour réduire les importations », affirme Evgenia Kruchinina.

Qu’à cela ne tienne, Patrick Hoffmann a pour objectif d’assurer la totalité de la chaîne de production, de la récolte du grain nécessaire à l’alimentation des porcs jusqu’à leur abattage. Lorsque ce sera chose faite, le prix du grain n’aura plus grande importance pour l’industriel, et l’entrée de la Russie à l’OMC ne sera peut-être qu’un mauvais souvenir pour un marché qui reste malgré tout à satisfaire.

Nina Fasciaux

  1. Tiens, tiens, tout ne va donc pas pour le mieux en Russie ? Lorsqu’on lit le Courrier de Russie, on a pourtant l’impression du contraire !!! Ce monsieur n’a pu faire qu’un mauvais rêve !

  2. Constater un dysfonctionnement pour stigmatiser: sans intérêt.
    Constater un dysfonctionnement et en détailler les tenants et aboutissants: très intéressant.

    Merci Le Courrier de Russie

    « Si un jour votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard. »
    Douglas Mac Arthur

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