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Le Sud russe deviendra-t-il une grande région de vins ?

Le Sud russe deviendra-t-il une grande région de vins ?

La production de vin serait née dans le Caucase il y a près de 5 000 ans et pourtant, lorsqu’on parle de vin, on ne pense pas spontanément à la Russie. Certains espèrent pourtant que les vins du sud du pays parviendront un jour à rivaliser avec les grands crus occidentaux. Dmitry Kovalev fait le point pour le site d’informations russe Lenta.ru.

Le Sud russe deviendra-t-il une grande région de vins ?

Aujourd’hui, un citoyen de Fédération de Russie moyen ne boit que 6 à 7 litres de vin par an : en 1985, ce chiffre était au minimum deux fois plus élevé, égalant les moyennes européennes actuelles. Les producteurs russes publient des statistiques étonnantes : sur les 73 millions de décalitres de vin estampillés made in Russia, seuls 27 millions sont issus de vignes russes et 24 millions de décalitres sont importés de l’étranger et mis en bouteille chez nous, principalement du moût chilien et espagnol. La simple arithmétique le montre : il reste 22 millions de décalitres de provenance inconnue. Boris Titov, business-ombudsman, en pratique propriétaire du célèbre Abrau-Durso et président du Conseil des vignerons et viticulteurs russes, le confirme.

 Avec ou sans racines ?

Le fait qu’il existe bien du vin en Russie, on nous le démontre depuis 2003 déjà, en faisant appel, selon une vieille mode russe, aux éminences occidentales. Le penchant français pour les styles et les noms des vins russes est un héritage des années 2000. Le nombre de crus pro-français atteint la dizaine : « Château Le Grand Vostock », « Château Taman », « Gai Kodzor », « Lefkadia », etc. Et l’on ne s’est pas contenté d’importer les plants de raisin avec le fil de fer, les espaliers, les tonneaux et les pipettes spéciales (rien de cela n’est produit en Russie). On a aussi fait venir depuis la patrie du Château Laffitte et d’Hennessy, pour de coquets honoraires, des consultants : des jeunes – type Franck Duseigneur, qui vit depuis dix ans avec sa famille dans le khoutor Sadovy près de Krimsk – comme de très expérimentés, type Patrick Léon, qui fait des vins primés dans le Bordelais, au Chili et en Californie.

De l’extérieur, il peut véritablement sembler que l’industrie vinicole russe est une lubie des grasses douze dernières années, où des revenus satisfaisants ont permis aux actionnaires de Gazprom et aux propriétaires de systèmes de distribution de pétrole de placer des kopecks dans leurs propres châteaux et villas avec vigne. La réalité est plus compliquée.

Des Khazars aux Grecs

En passant par les stanitsas et villages de la république nord-caucasienne et du Don inférieur, on le remarque sans difficulté : presque chaque maison a sa petite vigne soignée, qui donne de l’ombre dans la cour l’été et, à l’automne, tant bien que mal, une récolte. On distille à partir de ce vin une eau-de-vie maison, appelée à l’ancienne raka. Cette vinification simplissime existait dans le Caucase il y a 1 000 ans, et il y a 5 000 ans aussi. Si peu de gens le savent chez nous, c’est pour les chercheurs d’Oxford un fait avéré : la tradition de la viniculture est née quelque part au cinquième millénaire avant notre ère, dans le Caucase, précisément.

Le vin simplissime des Cosaques, le tchikhir de raisin rouge, est fabriqué dans les stanitsas jusqu’à aujourd’hui ; et à Tsimliansk, sur le Don, on fait un rouge mousseux très rare selon la méthode « ancestrale ». Le cépage cosaque unique krasnostop, mis à fermenter dans des tonneaux d’un chêne adyguéen qui n’a rien à envier au français, revient à la mode.

Avec l’arrivée de la Russie dans le Caucase, la culture de la vigne et du vin s’est épanouie et a acquis un lustre européen. Pierre Ier a planté lui-même sur le Don des sarments rhénans et hongrois, Catherine II a porté un soin particulier aux semis de cépages bourguignons dans le bassin du Kouma. Ayant conquis le Caucase occidental au milieu du XIXème siècle, les tsars y ont concentré leur attention : en 1871 apparaît le domaine Abrau-Durso, près de Novorossiïsk – on y apprend à faire du vin pétillant à la française auprès de spécialistes champenois. Des domaines vinicoles apparaissent près de Guelendjik, Anapa, Piatigorsk, où travaillent des colons allemands et italiens.

1920 entama l’ère du vin populaire bon marché et la période Khrouchtchev, celle des sovkhozes vinicoles avec leurs vignes et leurs lignes de mise en bouteille. Des instituts de recherche et stations d’expérimentation d’importance mondiale ont ouvert dans toute l’Union. Pourtant, le retard sur les tendances mondiales était évident, et la campagne anti-alcool de 1985, qui s’est traduite par de massifs arrachages de vignes, n’a fait que l’accroître. Plus bas tombaient les viticulteurs, plus haut s’élevaient les marchands de vin, et ce processus existe encore aujourd’hui. Il est dû à la loi fédérale 171 de l’année 1995, qui maintient les pires stéréotypes soviétiques, notamment dans la dénomination du vin. Elle permet de faire du vin à partir de pratiquement n’importe quels fruits, même en ajoutant de l’éthanol. La crise des années 1990 a presque définitivement achevé la viticulture russe, et seuls les investissements du début des années 2000 ont pu la ranimer.

Riches de quoi

À des latitudes comparables à celles de Bordeaux ou de la Toscane, les zones vinicoles russes possèdent de nombreuses spécificités climatiques. « Le problème du sud russe : les gelées qui arrivent une fois tous les cinq ans pendant deux semaines. Le merlot, le pinot noir et beaucoup d’autres cépages français gèlent, ce qui fait douter de leurs perspectives en Russie malgré le fait qu’ils sont à la mode… En revanche, vos cépages locaux résistent parfaitement au gel », constate Philippe Ricoux, viticulteur français travaillant en Autriche, consultant pour le domaine Raevskoe, près d’Anapa. Nous sommes en présence, en Russie, de la dernière grande région de vin inexplorée au monde. » Quand le célèbre spécialiste britannique du vin Robert Joseph écrivait presque la même chose il y a huit ans, nos sommeliers critiques pensaient que l’Anglais inculte, par habitude, incluait la Crimée ou la Kakhétie à la Russie.

Cela ne fait aujourd’hui plus aucun doute : les viticulteurs russes, en termes de niveau d’investissements, de projets novateurs et de marketing, ont depuis longtemps devancé leurs collègues de l’ancienne URSS. Les raretés du Kouban et du Don brillent de tous leurs feux dans les expositions à Londres et à Francfort, commencent à entrer dans les portefeuilles de sociétés moscovites qui ne juraient jusqu’alors que par l’import. Seuls les fainéants n’écrivent pas sur la viticulture russe ; elle est à la mode même chez ceux qu’elle laissait sceptiques il y a trois ans. Nous sommes face à un boom du vin national.

Plus de 40 groupes viticulteurs font du vin à partir de leur propre raisin de façon officielle ou semi officielle. Ils sont à plus de 80% concentrés dans le kraï de Krasnodar, où les viticulteurs sont aidés par toute une série de facteurs : climat favorable (notamment d’investissements), flux touristique et protection particulière des autorités en la personne du gouverneur Aleksandr Tkatchev. « Reste le problème que les vins, dans notre pays, sont considérés comme de l’alcool alors qu’ils sont, dans le reste du monde, des produits agricoles. Je pense que bientôt, nous obtiendrons cela en Russie aussi », annonçait-il sur Twitter à l’issue de sa dernière rencontre avec les viticulteurs à Abrau, le 26 septembre 2012. Comme le veut la coutume, il y a là aussi un intérêt personnel : l’épouse du gouverneur, Olga Tkatcheva, est propriétaire d’un château vinicole près de Gelendjik, et l’exemple est loin d’être unique.

Hors-la-loi

Fin 2012, la nécessité du renouvellement des licences imposée par le gouvernement pour pouvoir produire du vin a manqué de noyer près de la moitié des caves russes. Selon le directeur de l’Union des viticulteurs et vignerons russes, Leonid Popovitch, il faut, pour ne pas être déficitaire après les dépenses nécessaires à la satisfaction des exigences étatiques, posséder au minimum 100 hectares de vignes, ce qui représente un investissement minimal de 50 millions de roubles.

Paradoxalement, c’est précisément en 2011 qu’ont émergé ceux que l’on appelle les viticulteurs « de garage », qui fabriquent du vin sans se soucier d’avoir une licence. Une appellation empruntée par ignorance à leur homologues bordelais qui fabriquent du vin en dépit des classifications et règles établies – la plupart du temps dans des garages, faute de place.

On attend la signature imminente d’un projet de loi sur les vins fermiers, qui ouvrira aux garagistes de vastes perspectives. Mais pendant que Moscou réfléchit, les autorités locales vont au contact des garagistes. Lors de la rencontre de septembre avec le gouverneur Tkatchev, les viticulteurs « illégaux » étaient presque plus nombreux que les « officiels ». « On sent une situation critique. Le marché bouillonne, les nouveaux acteurs arrivent en masse, confie Andreï Koulitchkov, des caves Sober-Bach près de Krasnodar, qui a participé à cette rencontre. Les autorités comprennent que plus de la moitié des gens qui étaient présents dans la salle font du vin sans la moindre licence, marque, etc. Et ils ne sont même pas mis en taule, mais bien invités à une conférence. »

Très bientôt, le marché cessera de croître et il faudra réguler notre production d’une façon aussi sévère que celle qui régit la production de vin dans tous les pays de l’UE et du Nouveau Monde.

Hélas, pour l’instant, seules les principales matières premières russes sont contrôlées – pétrole oudmourte et gaz de Yamal. Reste à espérer qu’au moins la loi sur les vins fermiers sera adoptée, et que la capiteuse boisson deviendra, pour commencer, un attribut ordinaire du Sud ensoleillé, accessible et compréhensible pour tous les touristes. C’est peut-être de là que le vignoble russe tirera une reconnaissance plus large.

Julia Breen

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  1. Depardieu pourrait faire un bon ministre de la culture viticole mais il est parti dans la mauvaise direction, celle de ministre de la culture dans les goulags glacés du nord peu propices au vin!

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