Le Courrier de Russie

Ces architectes français qui percent en Russie

Le technoparc du centre d’innovation de Skolkovo / Valode & Pistre

Le 24 novembre dernier, Moscou a accueilli la première Journée de l’innovation dans l’architecture, qui a permis aux professionnels français et russes du secteur de se rencontrer. Le Courrier de Russie a demandé à deux architectes français comment la crise dans les relations russo-européennes s’est répercutée sur leur travail.

Jean-Michel Wilmotte : « Si nos projets ont gagné, c’est grâce à ma passion pour la culture russe »

Jean-Michel Wilmotte

Architecte, urbaniste et designer, Jean-Michel Wilmotte, 67 ans, a créé sa propre agence à Paris en 1975. Depuis 2002, il a conçu avec son équipe de nombreux projets architecturaux destinés ou liés à la Russie, dont l’un des plus marquants est le centre spirituel et culturel orthodoxe russe de Paris, à l’angle du quai Branly et de l’avenue Rapp.

« Pour moi, l’architecture russe s’est arrêtée dans les années 1950. Pourtant, depuis douze ans que je viens ici, j’ai vu Moscou changer – il n’y a plus de crevasses dans le sol, les trottoirs et l’éclairage sont à leur place.

Le centre spirituel et culturel orthodoxe de Paris est le plus beau projet que nous ayons conçu pour la Russie. Et si je l’ai remporté, c’est grâce à ma passion pour la culture russe. Je suis très respectueux des rites, des coutumes et des cultures. J’ai visité beaucoup d’églises russes, j’ai une petite collection d’icônes que j’adore, et j’ai même fait deux fois la procession de Pâques à Moscou. Enfin, se balader au Kremlin par un matin d’hiver ensoleillé est la plus belle chose qui soit ! J’aimerais aussi avoir du temps pour traverser la Russie en voiture.

Le début du chantier à Paris, au premier trimestre 2014, a coïncidé avec l’adoption des premières sanctions européennes contre la Russie – mais cela ne nous a pas empêchés de le construire ! Actuellement, des représentants officiels russes viennent en France tous les deux mois et suivent de très près le cours des travaux. Le centre spirituel et culturel sera totalement achevé pour fin 2016. Et vous verrez, dans un an, les gens ne parleront que de ça à Paris ! Le bâtiment sera très voyant, avec ses coupoles dorées au bord de la Seine, dans un endroit stratégique important.

Nous sommes très heureux de travailler pour les Russes. C’est une belle aventure, et j’espère que la réalisation de ce centre nous amènera vers d’autres projets en Russie. »

Agence Wilmotte & Associés

2002 : Moscou, rénovation de la rue marchande Stolechnikov pereoulok

2005 : Volgograd, élaboration du schéma directeur pour le quai central de la ville

2012 : Grand Moscou, élaboration du programme de développement de l’agglomération moscovite

2012 : Kaliningrad, conception du stade destiné à la Coupe du Monde de football 2018

2013 : Saint-Pétersbourg, réhabilitation et aménagement de l’Université européenne

2014 : Paris, conception du Centre spirituel et culturel orthodoxe

Jean Pistre : « Pour gagner des concours en Russie, il faut aimer ce pays »

Jean Pistre

L’agence d’architecture et de design urbain Valode & Pistre existe depuis 1980, et possède un bureau à Moscou depuis 2005. L’un de ses fondateurs, Jean Pistre, 64 ans, est plein d’idées ambitieuses : c’est notamment à son agence que la ville de Ekaterinbourg, dans l’Oural, doit son nouvel aspect ultramoderne.

« Mon premier concours d’architecture en Russie a été un échec. C’était en 2003, et je devais proposer un projet de reconstruction de l’hôtel Moskva, sur la place du Manège à Moscou. J’ai perdu, mais travailler sur ce projet m’a permis de mieux comprendre la Russie, et j’ai eu envie d’y présenter d’autres idées.

J’ai travaillé dans une vingtaine de pays et je dois avouer qu’aucun n’est simple ! En Russie, la difficulté principale réside dans la lourdeur des procédures administratives. C’est un obstacle important dans notre activité : il y a peu de souplesse dans la hiérarchie, pas suffisamment de fluidité dans les échanges à l’intérieur du pays.

Avec la crise, tous nos projets immobiliers en Russie ont été mis en veille, mais nous avons décidé de rester sur le marché pour accompagner nos clients. Pour concevoir le quartier scientifique de Skolkovo, près de Moscou, nous sommes partis de grandes idées, presque utopiques. Skolkovo est un projet à caractère politique : en y travaillant, nous voulions avant tout dire que la Russie ne dépend plus des matières premières, qu’elle est capable de créer des produits intellectuels de très haut niveau.

Aujourd’hui, l’essentiel de Skolkovo est déjà construit grâce à un co-financement public-privé. L’université et les bâtiments destinés aux entreprises partenaires sont prêts, et les logements et infrastructures finales doivent voir le jour en 2016.

Les Russes sont des gens d’un très haut niveau culturel et technique, et il y a ici une qualité de relation entre les personnes que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : ici, la confiance mutuelle compte souvent bien plus que les contrats signés.

Être en Russie, c’est avoir une opportunité de travailler sur d’immenses territoires, de mener de très grands projets. Mais pour gagner des concours, il faut aimer ce pays. Si l’on arrive juste pour vendre ses produits sans réfléchir, ça ne fonctionnera pas. »

Valode & Pistre

2007 : Ekaterinbourg, conception du gratte-ciel résidentiel Iset Tower

2009 : Ekaterinbourg, conception de l’hôtel Hyatt

2010 : Moscou, conception du technoparc du centre d’innovation de Skolkovo

2012 : Sotchi, conception de l’hôtel Hyatt