Le Courrier de Russie

Le policier vagabond

Le policier Vassili Boyarkov vit à Nerl, un village à 60 km de la ville d’Ivanovo. Il est « responsable de terrain », ce qui signifie qu’il doit veiller à la sécurité des 3 000 habitants de Nerl et des villages alentours. Vassili passe ses journées à patrouiller le territoire et à se rendre chez les gens. La correspondante de la revue Rousskaïa Planeta l’a accompagné dans une de ses tournées.

La carte de la région

Vassili Boyarkov me prend à Taïkovo et nous rejoignons Nerl dans sa voiture de patrouille : derrière les vitres, j’aperçois des champs et des arbres nus, enneigés. Le policier s’arrête près d’une isba en bois. Des chiens se mettent à aboyer. Un homme d’âge incertain sort de la maison. Alors qu’il s’approche, je vois qu’il est tout jeune, et que, manifestement, il boit beaucoup.

Bonjour, tonton Vassia ! [Tonton ou Tata + le prénom de la personne est la formule que les petits enfants, en Russie, utilisent généralement pour s’adresser à tous les adultes, ndlr], sourit l’homme, qui nous invite à le suivre chez lui. L’intérieur de l’isba produit une impression déplorable. Des tas de cartons et de vieux chiffons gênent le passage. Dans la cuisine, la nourriture gît à même le sol. Toutes les surfaces sont recouvertes d’une énorme couche de poussière. Sous une chaise, un petit chat aux yeux verts nous regarde, amusé. Le policier entre dans une petite pièce qui jouxte la cuisine. Un moment plus tard, j’entends une rafale de jurons. « Non, je vous dis que je ne bougerai pas. Je n’irai pas avec vous », hurle notre hôte. Le policier lui répond quelque chose, puis sort de la maison.

« Il va venir », me dit Vassili, avant de m’expliquer ce que nous faisons ici. L’homme qui vit là a été victime d’une agression et doit accompagner le policier au commissariat pour témoigner. Alexeï – c’est son prénom – a passé la nuit dernière chez son ex-compagne, qui vit avec un nouveau conjoint. À un moment de la soirée, les deux hommes se sont querellés violemment. « J’ai eu un coup de fil de l’ex-compagne à minuit, me raconte le policier. Elle m’a dit : Alexeï va se faire égorger ! Viens ! Je suis arrivé rapidement : quand je suis entré, j’ai vu son conjoint qui tenait un couteau sur la gorge d’Alexeï. Heureusement, ça n’est pas allé plus loin, je suis arrivé à temps. J’ai emmené l’agresseur au commissariat ce matin, et maintenant, je dois y déposer Alexeï. »

A Nerl en hiver.

Nous l’attendons dans la rue. Il finit par sortir de chez lui. Alexeï est habillé très légèrement vu le temps qu’il fait : un vieux pull, un treillis, des chaussettes et des tongs. Le policier lui suggère de mettre des chaussures plus adaptées, Alexeï refuse et s’installe sur le siège arrière.

« Tonton Vassia, arrête-moi près du kiosque, s’il te plaît ! Je veux des cigarettes », lance-t-il.
« Tu m’as pris pour un taxi ? », répond le policier, calmement.
« Si tu ne m’arrêtes pas, je vais fumer toutes tes cigarettes ! », réplique l’autre.
« Eh bien, ce sera qualifié de petit délit », assène le policier.
Alexeï apprécie la plaisanterie. Pendant quelque temps, il discute avec lui-même, à voix haute, des mesures de restriction possibles.

Nous nous arrêtons près d’un petit bâtiment en briques, portant une enseigne indiquant : « Commissariat n°21 ».
« Tonton Vassia, puis-je vous demander une cigarette ? Je vous en prie », reprend Alexeï.
« C’est comme ça que tu aurais dû commencer. Oui, tu peux », répond le commandant.

Alexeï prend la cigarette, sort de la voiture et se met à fumer avec avidité. Puis, il suit Vassili dans le commissariat. Au bout d’un moment, ils en ressortent ensemble.
« Tu es libre, tu peux rentrer chez toi », dit le policier à Alexeï.
« Tonton Vassia, mais je suis en tongs ! Je ne peux pas marcher comme ça, ramène-moi, s’il te plaît ! », répond Alexeï.
« Ah, c’est pour ça que tu ne voulais pas changer de chaussures ! Allez, monte ! ».

Nous raccompagnons Alexeï chez lui. Sur la route, il me raconte qu’il est né à Moscou et qu’il y possède toujours un appartement, qu’il loue. À Nerl, il avait suivi sa compagne, mais la relation n’a pas duré, et Alexeï a dû s’installer chez des amis. Quand nous le quittons, je demande au policier si Alexeï m’a dit la vérité.
« Tout à fait, répond le commandant. Il a un revenu stable, qui lui suffit pour acheter de l’alcool et le dispense de la nécessité de travailler. Il n’est pas notre seul Moscovite ici, d’ailleurs. »
« Et l’histoire avec son égorgeur, comment va-t-elle se terminer ? », demandé-je. « Très probablement par une réconciliation », répond le policier. Nous continuons notre chemin.

Essaie un peu de vivre avec elle, toi !

À l’autre bout de Nerl, nous nous arrêtons près d’un immeuble en briques. Une famille nombreuse à problèmes vit ici, dans un appartement. Nous arrivons dans un couloir entièrement encombré. Dans la cuisine, nous trouvons deux femmes, qui n’ont l’air ni surprises ni heureuses de notre visite. « Comment allez-vous ? Comment va l’enfant ? », demande Vassili. « Il dort dans la chambre », répond l’une d’elles, un peu à contre-coeur. Le policier ouvre la porte de la chambre pour vérifier. L’autre femme se met à se plaindre de son gendre : à l’en croire, il boit et fait du scandale. Le gendre en question apparaît : un homme maigre, à la barbe épaisse. « Vitia, pourquoi tu fais des scandales, pourquoi tu ne vis pas en paix avec mamie ? », lui demande le policier. « Essaie un peu de vivre avec elle, toi !, réplique l’homme. Elle m’engueule tout le temps ! Je n’en peux plus ! » Après une courte conversation et un petit discours sur l’effet nocif de l’alcool, Vassili quitte les lieux, et moi avec lui.

Isba russe.

Nous allons ensuite à Sokatovo, un village à 80 km de Nerl : isbas traditionnelles, sorbiers, une multitude de chats. Nous nous arrêtons au bout du village, près d’un champ enneigé. Au milieu, se tient une maison de bois… ou du moins ce qu’il en reste. Probablement solide autrefois, c’est aujourd’hui une ruine carbonisée aux murs défoncés et au toit éventré. Vassili ouvre la porte, nous entrons. La maison a deux pièces, traversées par les courants d’air. Dans ce qui semble être la chambre, un tas d’oreillers et de couvertures sales rappelle de loin un lit. À côté, je vois un monticule de terre et quelques auges métalliques. Dans l’autre pièce, il y a quelques armoires sans planches, un peu de vaisselle, des posters érotiques aux murs. Dans le coin, un seau fait office de toilettes. Je demande au policier si le lieu est squatté par des SDF. « Oh non, me répond-il. C’est la maison de notre curiosité locale : Alexeï. C’est son petit chez-lui. » « Mais avez-vous au moins essayé de l’aider ? Vous avez contacté les services sociaux ? », demandé-je, stupéfaite. « Mais il aime bien vivre ici, tout lui convient. Il ne veut pas quitter cette maison, il doit être au travail en ce moment : allons-y, je vais vous le présenter », me répond le policier, et nous reprenons la route.

Je me couvre de mes cinq couvertures, et ça va !

Quelques centaines de mètres plus loin, nous nous arrêtons près d’une autre maison. Le policier frappe à la porte. Je vois surgir un homme d’âge indéfinissable, hirsute et débraillé. Je lui demande s’il travaille ici. « Aujourd’hui, je travaille ici, demain, ce sera là-bas… je travaille là où je trouve du travail », répond l’homme, en grattant sa barbe. « Pourquoi c’est si sale chez toi ? », lui demande Vassili. « Comment ça, sale ?, s’indigne l’homme. J’ai fait le ménage il y a quelques jours ! ». Je lui dis que j’ai vu moi aussi son logement et qu’à mon sens, ce n’est pas décent. Je lui demande si sa maison lui plaît. « Mais évidemment !, me lance-t-il, sincèrement étonné. Avant, je vivais ailleurs, dans une autre maison, mais elle a brûlé, par hasard… », poursuit-il. « Hmmm, pas vraiment par hasard, quand même », interrompt le policier. « Bon d’accord – j’y ai mis le feu. Et alors ? Et maintenant, je vis là-bas, où vous avez été. », répond l’homme. Je lui demande s’il ne gèle pas, l’hiver. Il éclate de rire. « Mais j’y dors très tranquillement, même par moins 35 dehors ! L’essentiel, c’est d’avoir un thermos. Je me couvre de mes cinq couvertures, et ça va. Et s’il fait vraiment trop froid, je vais dormir chez un ami », m’explique-t-il, tout fier.

« Raconte plutôt à la journaliste comment nous t’avons amené à l’hôpital, l’hiver dernier, pour t’enlever ton plâtre ! », dit Vassili. Et de me conter lui-même les faits. Il y a deux ans, Alexeï s’était cassé le pied, et avait été plâtré. Mais une fois l’os consolidé, il n’a pas voulu retourner à l’hôpital… et a porté son plâtre pendant un an et demi. « Quand nous avons compris qu’il n’irait pas de lui-même, nous l’y avons emmené de force, poursuit le policier. Les médecins étaient terrifiés : non seulement le plâtre était tout noir, mais le pied aussi était couvert d’une couche de boue ». Nous saluons Alexeï et reprenons notre route. Dans la voiture, Vassili m’explique : « Lui aussi vient de Moscou, où il avait un appartement. À une période de sa vie, il s’est lié avec des bandits, qui l’ont convaincu d’échanger son appartement contre une maison ici… Depuis, il vit à Sokatovo. Et ça lui convient, apparemment ».

Vassili Boyarkov, récit à la première personne :

Je suis né à Ivanovo. Puis, j’ai déménagé à Nerl, où je vis depuis 32 ans. Je suis revenu de l’armée en 1993, c’était une période difficile, je faisais des études d’ingénieur, et en même temps, je travaillais dans une usine de tissage. Je suis entré dans la police il y a 12 ans. Je vis à Nerl depuis longtemps, et je connais tout le monde. Les femmes me demandent souvent ce qu’elles pourraient faire pour que leurs maris arrêtent de boire. Je leur donne les contacts des services médicaux qui aident à sortir de cette dépendance. Je discute beaucoup avec les hommes aussi : ce n’est pas un secret, une part importante des crimes sont commis par des gens en état d’ivresse ou sous l’effet de la drogue. Parfois, les gens m’appellent simplement pour me demander un conseil : c’est ça aussi, le travail de policier – pas seulement assurer la sécurité. Tous les habitants de mon territoire de patrouille ont mes coordonnées, et ils savent qu’ils peuvent m’appeler à toute heure. Ici, à Nerl, j’ai ma famille : ma femme Lioubov et mes deux fils. Mon aîné, Alexandre, étudie à l’Institut pédagogique de la ville de Chouïa, il va enseigner la langue et la littérature russes aux enfants. J’ai très peu de temps libre, je travaille sans horaires : je dois être disponible en permanence. Il m’arrive de ne pas rentrer chez moi pendant 48 heures. J’aime la nature, j’aime me promener en forêt, mais j’en ai rarement l’occasion. Après le travail, je m’occupe de la maison, et puis j’y retourne. Mon travail a ses défauts, c’est sûr, mais je l’aime beaucoup. Je n’aime pas les vacances : quand j’en prends, je m’ennuie terriblement.