Les businessmen russes s’installent au Kazakhstan

Au début des années 2000, Evgueniï Konovalov travaillait comme manager dans le bureau moscovite du fabricant de chaussures Respect. Aujourd’hui, il est propriétaire associé d’une des plus grosses chaînes de magasins de chaussures du Kazakhstan.


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Au début des années 2000, Evgueniï Konovalov travaillait comme manager dans le bureau moscovite du fabricant de chaussures Respect. Aujourd’hui, il est propriétaire associé d’une des plus grosses chaînes de magasins de chaussures du Kazakhstan.

La steppe du Kazakhstan. Crédits : Darkiya Mortuusmalus. Les businessmen russes s’installent au Kazakhstan
La steppe du Kazakhstan. Crédits : Darkiya Mortuusmalus.

Evgueniï a ouvert son premier magasin de chaussures dans le centre d’Alma-Ata en 2004. « Au début, les clients erraient en foules entre les présentoirs, inspectaient les articles, se souvient Evgueniï. Personne n’achetait rien. Soudain, un vendeur s’est approché de moi et m’a montré du doigt un type qui, deux paires à la main, tentait d’en choisir une à essayer. J’ai attrapé le micro et je me suis mis à hurler : « Voilà notre premier acheteur ! Il va prendre deux paires d’un coup ! ». Les gens se sont jetés sur les présentoirs. En trois heures, nous avons vendu plus de 100 paires, soit une toutes les trente secondes. »

Il y a quelques années encore, au Kazakhstan, on ne pouvait acheter des chaussures ou des vêtements que dans des boutiques de luxe ou sur les marchés. L’offre de Evgueniï – une enseigne de chaussures à prix bas – était une première pour le marché local. Aujourd’hui, sa chaîne recense 32 points de vente dans 10 villes du pays.

Le Moscovite Sergueï Andriyachkine est un autre exemple de citoyen russe ayant ouvert une affaire au Kazakhstan. Il est arrivé à Alma-Ata il y a deux ans comme responsable RP pour l’opérateur de téléphonie mobile Télé2. En avril de l’année dernière, il a démissionné pour ouvrir, avec son épouse, sa propre agence de communication People Talk. « Le marché de la publicité, au Kazakhstan, est encore en cours de développement, ce qui veut dire que nous avons de quoi faire. D’autant qu’ici, à Alma-Ata, la vie est assez confortable et le climat agréable », déclare Sergueï.

Bureaucratie plus bienveillante

A l’heure actuelle, le marché du Kazakhstan rappelle dans ses grands traits celui de la Fédération de Russie, avec un retard de quelques années et un niveau de concurrence plus bas. Ces dernières années, les citoyens russes se lancent à sa conquête avec beaucoup d’entrain. Selon Kazstat, l’agence de données statistiques de la république, la quantité de sociétés à participation russe a augmenté de 80 % l’année dernière pour dépasser les 9 000, dont 5 000 actives. Pour mémoire, en 2010, le pays n’enregistrait que 3 500 firmes contrôlées par des citoyens de la Fédération russe.

Les autres pays sont désespérément derrière : les Turcs, qui occupent la deuxième place, ont 3 900 personnes juridiques enregistrées au Kazakhstan, dont 1 600 actives. Les troisièmes sont les Chinois : ils y possèdent 2 800 sociétés, mais dont seules 500 sont actives.

Ce qui attire en premier lieu les entrepreneurs de Fédération au Kazakhstan, c’est le régime fiscal (par exemple, le taux de TVA est au Kazakhstan de 12 %, contre les 18 % russes). La Chambre de commerce et d’industrie locale indique que le taux d’imposition global est de 80,4 % des bénéfices en moyenne en Biélorussie, de 46,5 % en Russie – et de 29,6 % seulement au Kazakhstan.

Vue de la ville d'Astana. Crédits : Darkiya Mortuusmalus. Les businessmen russes s’installent au Kazakhstan
Vue de la ville d’Astana. Crédits : Darkiya Mortuusmalus

Une autre donnée d’une grande importance pour les hommes d’affaires venant de la Fédération est le fait que la population du Kazakhstan sait, à 84 %, parler et écrire le russe. Enfin, l’intérêt des citoyens russes a explosé avec la création en 2010 de l’Union douanière (TS), qui a aboli toute une série de barrières douanières, et le lancement en 2012 de l’Espace économique unifié (EEP), qui permet à la main-d’œuvre de circuler librement.

Au classement Doing Business, élaboré par un groupe de la Banque mondiale, le Kazakhstan occupe la 49ème place – la Russie est à la 112ème. Les expats venus de Fédération le disent : ici, au Kazakhstan, il est plus confortable de travailler. « Sans doute peut-on dire que la bureaucratie, ici, est bienveillante. Le pouvoir se comporte de façon plus loyale à l’égard du business », note Konovalov. La république conduit régulièrement des moratoires sur le contrôle du petit et moyen business. « Même la corruption est presque plus agréable. On comprend plus facilement avec qui il faut négocier, et le prix de l’entente est habituellement plus bas », remarque, sous couvert de l’anonymat, un homme d’affaires venu de Russie qui fait du commerce de produits alimentaires.

Douce concurrence

Le seul paramètre sur lequel le Kazakhstan le cède encore à la Russie, considère cet entrepreneur, est la qualité de la main-d’œuvre. « Les exigences que nous posons à nos collaborateurs paraissent ici démesurées, dit-il. C’est le principal problème, et pas seulement dans notre secteur, du reste. » Mais là aussi, les choses changent. « Le Kazakhstan a de plus en plus de professionnels nationaux, souligne Evgueniï Konovalov. Nous n’aurions pas réussi sans nos directeurs locaux. Ce sont eux, et pas les expats russes, qui ont mis en place les procédures d’entreprise et établi de bons rapports avec les gros centres commerciaux. »

Mais comment les acteurs locaux considèrent-ils le business venu de Russie ? Certains y voient une menace, surtout dans les sphères de la banque, des mass-media, du retail. Les citoyens russes ont de plus grosses possibilités financières. Trempés à la concurrence du marché russe, ils offrent aussi, souvent, une meilleure qualité de service. « Il faut l’admettre : beaucoup de nos commerçants n’étaient pas prêts à la concurrence avec les citoyens russes sur le marché intérieur. Mais nous devons apprendre », admet le responsable scientifique de l’Institut d’économie de la république du Kazakhstan, Oleg Egorov. Dans le même temps, il attire l’attention sur le fait que le gros business venu de Russie apporte aussi au Kazakhstan de nouvelles technologies. C’est surtout notable dans le secteur pétrogazier. « Quant aux entreprises moyennes, ce sont des sociétés qui visent les deux marchés d’un coup – le nôtre et celui de la Fédération ; et la plupart sont concentrées le long de la frontière, ce qui contribue au développement du commerce frontalier », conclut Egorov. En tout cas, on n’observe pas, pour l’instant, de supplantation de compagnies locales par des entreprises russes. « La concurrence existe, mais elle est douce, confirme Evgueniï Konovalov. Et vous avez peu de gens prêts à risquer des investissements extérieurs conséquents. Le Kazakhstan, malgré tout, ça reste l’étranger. »