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Rachat de la banque Tinkoff : Yandex jette l’éponge

Rachat de la banque Tinkoff
Yandex jette l’éponge

Ramil Sitdikov/RIA Novosti

Pendant un mois, les milieux économiques russes ont bruit des rumeurs de rachat de la banque en ligne Tinkoff par le géant de l’internet Yandex. La transaction évaluée à 5,5 milliards de dollars n’aura finalement pas lieu. Pour l’instant.

En septembre dernier, plusieurs chaînes Telegram anonymes évoquent, pour la première fois, des négociations portant sur le rachat de la banque par Yandex. L’info est ensuite confirmée, le 22 septembre, sur le site de la bourse de Londres. Les représentants des deux parties indiquent l’existence d’un accord de principe, sans que le détail de la transaction soit encore arrêté.

Oleg Tinkov, fondateur de la banque, se montre particulièrement nuancé : « Je n’ai encore rien vendu, les discussions suivent leur cours. Il est moins question d’une vente que d’une fusion. J’éprouve le plus profond respect pour Yandex. Nous sommes deux des meilleures entreprises numériques du pays ; entre nous, la synergie serait formidable ! »

Yandex a d’ailleurs conscience du potentiel de cette alliance : « L’entreprise recherche un actif lui permettant de se développer dans le secteur des technologies financières », explique Artiom Deïev, analyste chez Amarkets. Présent dans un nombre croissant de domaines, du moteur de recherche à la livraison à domicile, le géant du numérique a reculé dans le secteur financier au printemps : en juin dernier, il a revendu ses parts du service de paiement Yandex.Money à Sberbank, cofondateur de la plateforme en 2009. Tinkoff fait figure de candidat idéal : fondée en 2006, l’entreprise se partage entre les activités bancaires traditionnelles (ouvertures et gestions de comptes, transferts d’argent, prêts représentent 60 % de son chiffre d’affaires) et les opérations de courtage. La filiale Tinkoff Investissements compte aujourd’hui 1,9 million de clients.

Oleg Tinkov au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) en 2019. Photo : Evgeny Biyatov/RIA Novosti

Dans un premier temps, les négociations progressent rapidement, et les investisseurs se préparent à une fusion prochaine des deux sociétés. Un prix est avancé : Yandex paierait 27,64 dollars par action Tinkoff (TCS Group), pour une opération totale d’environ 5,48 milliards de dollars. L’optimisme général influe sur le cours des titres Tinkoff (+6 % en quelques semaines) et Yandex (+3 %). Leur capitalisation boursière cumulée augmente de 2,1 milliards de dollars.

Un retournement de situation survient au début d’octobre, avec un changement de discours d’Oleg Tinkoff, qui évalue à « 50-50 » les chances de réussite de l’opération. Le 16 octobre, TCS Group publie un communiqué annonçant l’arrêt des négociations. Dans les jours qui suivent, les deux parties s’accusent mutuellement d’avoir fait capoter l’affaire.

Le jeu trouble de Sberbank

Pour Artiom Deïev, Oleg Tinkov a été trop ambitieux en pensant que le géant Yandex se contenterait d’une simple alliance : « Son but initial était de trouver un partenaire lui permettant de renforcer ses positions sur le marché russe et d’acquérir de nouveaux clients. La proposition de Yandex, au contraire, n’était ni plus ni moins qu’une acquisition, qui aurait fait perdre à Tinkov tout pouvoir de décision sur le développement ultérieur de sa banque », commente-t-il.

« Tinkov cherche avant tout un partenaire susceptible de continuer à faire grandir l’entreprise. »

D’autres observateurs lient l’échec des négociations à l’état de santé de l’entrepreneur. En mars dernier, Oleg Tinkov a annoncé être atteint de leucémie. S’il a pu vouloir, dans un premier temps, prendre ses distances avec ses affaires afin de se soigner, l’amélioration de son état l’a peut-être fait changer d’avis.

Une source proche du dossier avance toutefois une autre hypothèse. Pour elle, des représentants du groupe AFK Sistema, propriété du milliardaire Vladimir Evtouchenkov, auraient approché Oleg Tinkov pendant la phase finale des négociations. « Ils ont dénigré le prix proposé par Yandex et prétendu qu’ils envisageaient d’enchérir – sans pour autant formuler d’offre concrète », raconte notre interlocuteur. Pourquoi AFK Sistema s’intéresse-t-elle à Tinkoff, alors qu’elle dispose déjà d’un actif bancaire – MTS Bank ? « Evtouchenkov est un vieil ami de Guerman Gref, le patron de Sberbank. Ce dernier a pu lui demander de faire capoter l’affaire – en toute amitié… » Il faut dire que, selon les analystes, l’alliance Tinkoff-Yandex aurait pesé quelque 30 milliards de dollars et aurait directement concurrencé Sberbank, le leader du marché bancaire en Russie.

Cette version expliquerait certaines évaluations surprenantes émanant des analystes de Sberbank CIB, la filiale de la banque russe spécialisée dans les investissements. Après la rupture des négociations entre Tinkoff et Yandex, ceux-ci ont rehaussé la note de fiabilité de TCS. Une décision étrange, alors que la crise actuelle a durement touché la solvabilité des emprunteurs et remis en cause la solidité du portefeuille des banques en général – et de Tinkoff en particulier. « C’est probablement une manière, pour Gref, de confirmer, aux yeux de Tinkov, la valeur de son bien, et de le convaincre qu’il aurait beaucoup perdu à s’en défaire au profit de Yandex. C’est une manière élégante d’écarter un concurrent », juge notre interlocuteur.

Le siège social de Sberbank à Moscou. Photo : Dreamstime

Par « concurrent », il faut bien sûr entendre Yandex. La banque de Guerman Gref nourrit en effet des ambitions expansionnistes qui la font entrer en compétition directe avec le géant d’internet. Ces trois dernières années, Sberbank a ainsi investi plus d’un milliard de dollars dans le numérique. Elle a notamment créé une coentreprise de transport et de livraison en partenariat avec Mail.ru (le concurrent historique de Yandex), avant de devenir, en octobre dernier, l’unique propriétaire du groupe de médias Rambler – qui inclut entre autres le site d’information Lenta.ru, un moteur de recherche et le très lucratif cinéma en ligne Okko. Signe que la finance ne doit plus être considérée comme le cœur de métier de Gref, Sberbank vient d’achever une vaste opération de rebranding évaluée à 28 millions d’euros : désormais, l’entreprise s’appelle Sber, tout simplement.

Partie remise

Du côté de Tinkoff, on ne s’inquiète pas de l’opération avortée. « Le potentiel de TCS Group est élevé, en particulier dans un contexte sanitaire où les gens souhaitent accéder à un maximum de services en restant chez eux. Cela explique les précautions prises par Oleg Tinkov : il ne veut pas seulement vendre son bien au meilleur prix, il cherche également un partenaire susceptible de continuer à faire grandir l’entreprise », explique l’analyste financier Anton Rogatchevski.

« Le jour où Tinkov voudra vendre, les clients potentiels ne manqueront pas. »

Sur les douze derniers mois, marqués par la crise du coronavirus (et le développement des services en ligne), le cours de l’action TCS a grimpé de 45,5 %. Si l’entreprise est actuellement évaluée à 5,56 milliards de dollars, son propriétaire parle d’ores et déjà de 10 milliards à l’horizon 2022.

« Le jour où Tinkov voudra vendre, les clients potentiels ne manqueront pas. L’e-banking est en plein boum, tout le monde s’y intéresse. Les actionnaires de la banque VTB suivraient l’affaire de très près », assure Artiom Deïev, qui s’attend à de nouvelles négociations dès l’année prochaine.

Celles-ci pourraient à nouveau concerner Yandex. L’entreprise s’est engagée à ne pas formuler de nouvelle offre pendant six mois. Dès mars 2021, elle pourrait revenir à la charge après avoir revu sa proposition en faveur d’une fusion favorable aux deux parties, conjecture Artiom Touzov, directeur du service investissements chez Univer Kapital. Pour lui, l’alliance de deux entreprises numériques majeures devrait aboutir à l’apparition de nouveaux produits et redynamiser l’e-banking russe, déjà très concurrentiel.