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Nord Stream 2 : Gazprom navigue à vue en Baltique

Nord Stream 2
Gazprom navigue à vue en Baltique

En dépit des sanctions américaines et de la nouvelle directive anti-monopole européenne, la Russie a bien l’intention de terminer la construction du gazoduc sous-marin Nord Stream 2, qui doit relier les côtes russes et allemandes via la Baltique. Un naviregrue de Gazprom est d’ailleurs prêt à entrer en action. 

« L’Allemagne et les pays européens parties prenantes du projet y ont trop d’intérêt pour que le chantier soit abandonné », a déclaré Sergueï Lavrov, lors d’une réunion du Conseil des États de la Baltique, le 19 mai. Il a toutefois ajouté que les obstacles qui ont ralenti la construction du gazoduc pourraient entraîner une augmentation du prix du gaz russe en Europe. 

Monopole et libre concurrence 

Cette déclaration n’a pas empêché la Cour de justice de l’Union européenne de rejeter, le lendemain, la requête de Gazprom visant à annuler la directive sur le gaz du troisième paquet énergie de l’UE, sous prétexte qu’elle ciblerait spécifiquement ses gazoducs Nord Stream 1 et 2. Les juges ont considéré, au contraire, que le texte concernait à égalité tous les acteurs du secteur énergétique, et que la plainte pour discrimination n’était donc pas recevable. Ils ont pris soin de rappeler que l’application concrète de la directive était du ressort des États membres. L’Agence fédérale allemande des réseaux d’électricité et de gaz (BNA) a ainsi accordé une dérogation à Nord Stream 1, en exploitation depuis 2012. Un signe d’apaisement au regard des difficultés qui attendent le nouveau gazoduc.  

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Les tuyaux embarqués sur le navire Pioneering Spirit avant leur pose au fond de la mer Baltique, en juin 2019. Photo : Twitter / @NordStream2

En effet, la directive interdit à une compagnie d’intervenir sur le réseau à la fois comme fournisseur de gaz et comme opérateur des pipelines — ce que Gazprom envisageait de faire, la société Nord Stream 2 AG lui appartenant. En outre, la législation européenne impose désormais à la compagnie russe de « partager » les capacités du gazoduc avec une concurrente. Or Gazprom, exerçant un monopole d’État, est seule autorisée par Moscou à exporter du gaz russe. À moins d’amender sa propre législation, la Russie ne pourra donc pas augmenter de 55 milliards de mètres cubes (la capacité de Nord Stream 2) ses livraisons gazières à l’Europe comme cela était envisagé. 

Un navire venu d’Extrême-Orient 

À l’heure actuelle, nul ne sait comment Moscou va se sortir de cette impasse. Au demeurant, il y a un problème plus urgent à régler : le chantier de Nord Stream 2 est actuellement à l’arrêt dans les eaux danoises, à 160 kilomètres des côtes allemandes. En octobre dernier, après des mois de tractations, Copenhague avait certes donné son accord au passage du pipeline dans ses eaux territoriales. Mais, deux mois plus tard, Washington – qui voit d’un mauvais œil le gaz russe renforcer ses positions en Europe, au détriment du gaz naturel liquéfié américain – menaçait de sanctionner toute entreprise participant au projet. Certaines sociétés européennes concernées, tel le constructeur suisse Allseas, ont alors aussitôt rappelé leurs navires. 

Braver les interdits américains n’est pas sans risque pour Gazprom.

Moscou, toutefois, ne se laisse pas abattre. Vladimir Poutine déclarait dès janvier, lors d’une conférence de presse commune avec Angela Merkel, que la mise en service de Nord Stream 2 interviendrait au plus tard début 2021. Il ne s’avançait pas néanmoins à préciser comment le chantier serait achevé, et pour cause : les navires de construction sous-marine sont rares, et les entreprises ne se bousculent pas pour braver les sanctions et reprendre le flambeau dans la Baltique. 

Aujourd’hui, Gazprom ne peut compter que sur ses propres ressources. En principe, l’Akademik Tcherski, un navire poseur de canalisations mouillant dans le port de Nakhodka, en mer du Japon, est en mesure de terminer le travail – moyennant certaines adaptations techniques lui permettant de manipuler des tuyaux de gros calibre (plus d’un mètre de diamètre). Après avoir pris la direction de la Baltique via le cap de Bonne-Espérance, il mouille à présent dans le port allemand de Mukran. Selon différentes sources, Gazprom aurait aussi dépêché sur place une flotte auxiliaire susceptible de transporter tuyaux et matériels entre Mukran et le chantier du gazoduc. 

Le pari de Moscou 

Pour autant, les choses semblent figées. On ignore, par exemple, quand le Danemark autorisera la reprise des travaux, interdits dans la zone pendant la période de reproduction des poissons (juin-juillet). 

L’Akademik Tcherski dans la baie de Gdańsk, près de Kaliningrad, le 4 mai 2020. Photo : Vitaly Nevar/ TASS

On ne sait pas non plus si l’Akademik Tcherski est prêt pour la nouvelle tâche qui lui est assignée. Il semble que le navire ne se soit arrêté nulle part pour procéder aux modifications et ajustements techniques nécessaires. 

Enfin, braver les oukases américains n’est pas sans risque pour Gazprom. Les États-Unis menacent de fermer l’accès à leur territoire à toute entreprise impliquée dans la construction de Nord Stream 2. Par ailleurs, les nouvelles règles édictées par Washington reviennent à bloquer et interdire toute transaction – à partir du moment où elle inclue des actifs américains – avec les sociétés contrevenantes. En cas de non-respect de ces dispositions, les comptes bancaires de Gazprom pourraient être gelés et de hauts fonctionnaires russes personnellement sanctionnés (l’État est actionnaire majoritaire du géant gazier). Toutefois, l’étendue des sanctions dépendra de la volonté de Donald Trump et de la pression exercée par le Congrès. 

Quoi qu’il en soit, il est peu probable que cela empêche le Kremlin de démontrer à la face du monde que l’Amérique ne lui dicte pas sa loi et de finir coûte que coûte la construction du gazoduc. 

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