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Coronavirus : quand la Chine tousse, l’économie russe se grippe

Coronavirus
Quand la Chine tousse, l’économie russe se grippe

Depuis près de deux mois, l’économie chinoise tourne au ralenti à cause de l’épidémie de coronavirus. Déjà à l’origine du dévissage des bourses mondiales et du cours du pétrole, cette baisse d’activité a des conséquences directes sur de nombreux secteurs de l’économie russe.

La Chine représente aujourd’hui 17 % du commerce extérieur de la Russie, contre 2 à 3 % au début des années 2000. Selon le Service fédéral des douanes, les entreprises russes perdraient près d’un milliard de roubles (environ douze millions d’euros) par jour du fait de la chute des échanges.

Tandis que certains analystes annoncent une chute de 10 % des exportations à la fin de l’année, les prévisions de croissance sont déjà revues à la baisse. Le 12 mars dernier, le président de la Cour des comptes, Alexeï Koudrine, alertait sur la possibilité d’une stagnation du PIB en 2020. Le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a averti, de son côté, que le budget prévisionnel des quatre prochaines années devrait probablement être fortement corrigé. Il envisagerait également de puiser dans les réserves du Fonds national de prospérité pour venir en aide aux secteurs les plus sinistrés.

Les compagnies pétrogazières sont les premières concernées. Au début de mars, la presse rapportait la baisse d’un tiers des exportations de pétrole russe vers la Chine en janvier et février de cette année. Au premier trimestre, les pertes sectorielles pourraient atteindre deux à trois milliards de dollars. La crise dépasse toutefois largement l’exportation de matières premières.

Contacts rompus

Afin d’endiguer la propagation du virus, les rassemblements sont limités dans la plupart des pays et les frontières partiellement fermées. La Chine a annulé jusqu’en avril toutes les expositions et conférences internationales. La Russie a fait de même pour le Forum international des investissements de Sotchi, en février, ainsi que pour le Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), initialement prévu en juin. D’autres forums régionaux, essentiels pour l’activité locale et la recherche de partenaires, ont été reportés.

Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), initialement prévu en juin, n’aura pas lieu cette année. Photo : dvina29.ru

Avec l’annulation de ces rencontres, ce sont des tours de négociations entiers qui se voient repoussés sine die. Les PME et start-up russes se retrouvent également privées de l’opportunité de convaincre les investisseurs chinois, qui fréquentent d’habitude massivement ces événements.

De nombreux projets sont d’ores et déjà suspendus, faute de moyens. « Une de nos briqueteries a besoin de financements supplémentaires pour pouvoir tourner à plein régime toute l’année. Hélas, un des investisseurs chinois susceptibles d’apporter les fonds nécessaires est coincé en Chine… », témoigne le directeur de l’Agence d’investissement et d’aide à l’exportation de la république de Sakha (Extrême-Orient), Alexandre Kondrachine.

Les entreprises russes souhaitant se développer en Chine sont également obligées de revoir leurs projets, comme le souligne le représentant à Shanghai d’un cabinet de conseil russe : « Même si la quarantaine est levée à la fin de mars, les conséquences de l’épidémie se feront sentir pendant de longs mois », prévient-il. Au demeurant, bien que le nombre de nouveaux cas de contamination baisse actuellement en Chine, rien ne laisse prévoir un retour prochain à la normale : à partir du 16 mars, tous les ressortissants étrangers arrivant à Pékin devront rester confinés pendant deux semaines.

Seule la compagnie russe Aeroflot continue d’assurer les liaisons Moscou-Pékin et Moscou-Shanghai avec des avions à moitié vides.

L’inquiétude est particulièrement palpable à Blagovechtchensk, à la frontière avec la Chine : « La situation est catastrophique. Tous les projets liés à la Chine sont à l’arrêt, or presque toute notre économie dépend de ce pays », constate Oleg, un homme d’affaires de 48 ans. D’après lui, même le petit commerce est en perdition : avant que l’épidémie ne pousse les autorités russes à fermer la frontière, les Chinois affluaient chaque jour en provenance des villes frontalières (notamment de Heihe, ville de plus d’un million et demi d’habitants, située de l’autre côté du fleuve Amour) pour faire le plein d’huile, de chocolat, de miel, de poisson, moins chers en Russie.

Le secteur forestier est, lui aussi, dans l’expectative. En début d’année, les entreprises d’exportation de troncs bruts connaissent habituellement un pic d’activité. Elle pâtissent actuellement à la fois du ralentissement de la demande chinoise et de l’impossibilité pour leurs clients de passer la frontière afin de venir contrôler la qualité des marchandises.

Et que dire du secteur touristique, qui engrange chaque année un milliard de dollars grâce au million et demi de Chinois qui visitent Moscou et Saint-Pétersbourg ? « Ce sont les Chinois qui font vivre nos agences touristiques, qui s’occupent de l’accueil, du logement, des visites, etc. Actuellement, les hôtels sont vides », constate Oleg. Pour l’heure, les pertes sont évaluées à 27 milliards de roubles (un peu plus de 300 millions d’euros).

Contrôle à l’aéroport de Blagovechtchensk. Photo : amurair.ru

Enfin, les transports symbolisent ces relations économiques en peau de chagrin. Si le fret ferroviaire s’est maintenu à ses volumes de livraison habituels (dans les deux directions), le transport de voyageurs est presque à l’arrêt. Dans les airs, seule la compagnie russe Aeroflot continue d’assurer les liaisons Moscou-Pékin et Moscou-Shanghai avec des avions à moitié vides.

Chômage technique

Il y a six ans, la Russie répondait aux sanctions économiques occidentales par une politique de substitution d’importation visant, d’une part, à développer certains secteurs (notamment l’agroalimentaire) et, d’autre part, à produire localement les composants de haute technologie jusque-là achetés en Europe. Si les analystes ne s’accordent pas sur le bilan à tirer de ce bouleversement industriel, une chose est certaine : les importations de machines et de technologies chinoises ont augmenté et représentent près des deux tiers des ventes de la Chine à la Russie.

Conséquence directe de cette dépendance technologique : lorsque les chaînes de production chinoises sont à l’arrêt, les ateliers russes se retrouvent au chômage technique. En février dernier, certains constructeurs automobiles russes comme KamAZ et VAZ ont dû suspendre leur production dans l’attente de composants…

« Beaucoup de choses dépendent du moment où nos partenaires feront de nouveau tourner leurs machines à plein régime. »

Les petites et moyennes entreprises sont particulièrement fragiles face à la suspension des livraisons. « Le secteur des PME ne tiendra pas plus de trois mois dans ces conditions. Les premières faillites surviendront même avant. Si les autorités chinoises ne lèvent pas rapidement les restrictions concernant la circulation des personnes et l’activité des entreprises, la Russie peut s’attendre à une catastrophe économique », conclut notre interlocuteur en poste à Shanghai.

Le directeur du Centre d’analyse russo-chinois, Sergueï Sanakoïev, préfère, de son côté, souligner la timide reprise de l’activité en Chine ces dernières semaines : « Au fond, beaucoup de choses dépendent du moment où nos partenaires feront de nouveau tourner leurs machines à plein régime », explique-t-il.

La présence de grandes entreprises chinoises dans des projets d’infrastructure en Russie l’inquiète toutefois : « Elles ont gagné les appels d’offre en proposant des conditions de réalisation optimales, mais aujourd’hui les chantiers n’avancent plus. »

La compagnie CRCC, en charge de la construction d’un nouveau tronçon du métro de Moscou, se trouve ainsi obligée de recruter en urgence plus d’une centaine d’ingénieurs russes pour remplacer ses employés rentrés au pays afin de fêter le nouvel an chinois en janvier et empêchés de regagner la Russie en raison de la fermeture des frontières.

L’entreprise de construction CRCC doit embaucher en urgence des ingénieurs russes pour remplacer les employés chinois bloqués au pays. Photo : stroi.mos.ru

Officiellement, en 2019, quelque 321 000 ressortissants chinois sont entrés en Russie avec un visa de travail. La plupart d’entre eux sont aujourd’hui bloqués dans leur pays. « Les deux parties ‒ constructeurs chinois et commanditaires russes ‒ pâtissent de la situation, souligne Sergueï Sanakoïev. Or, dans un cas de force majeure comme celui-ci, nul ne peut être tenu responsable du retard, et les dommages ne seront pas compensés. »

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