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Force de la Sibérie : vous prendrez bien un peu de gaz ?

Force de la Sibérie
vous prendrez bien un peu de gaz ?

Le 2 décembre, au cours d’une vidéoconférence, Vladimir Poutine et son homologue chinois, Xi Jinping, ont inauguré Force de la Sibérie, le premier gazoduc russo-chinois. 

En signant, en 2014, un contrat de livraison gazière sur trente ans avec le géant chinois des hydrocarbures CNPC, Gazprom lançait son plus gros investissement de l’histoire (la construction du seul pipeline est évaluée à 17 milliards de dollars). Pour le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, le projet dépasse largement la question de la vente de gaz à la Chine et constitue une opportunité de « développement des infrastructures » de l’Extrême-Orient ; il devrait également entraîner « une hausse des créations d’emplois et de la qualité de vie de la population ». 

Livraisons progressives 

En dépit de cet optimisme d’usage, la réalisation du projet soulève plusieurs questions. 

Si la compagnie russe justifiait initialement la construction du gazoduc par des livraisons annuelles à hauteur de trente-huit milliards de mètres cubes, la pleine capacité ne sera atteinte que dans quelques années. À la veille de l’« ouverture des vannes » (pour reprendre la formule utilisée par Vladimir Poutine lors de l’inauguration), le responsable des exportations chez Gazprom, Andreï Zotov, a annoncé que la Russie livrerait cinq, dix puis quinze milliards de mètres cubes de gaz à la Chine au cours des trois prochaines années, et qu’elle augmenterait progressivement le débit. Les volumes pourraient éventuellement être supérieurs en cas de fonctionnement optimal du pipeline. 

Une inauguration par vidéoconférence. Photo : kremlin.ru

Les spécialistes de Gazprom n’envisagent pas d’atteindre la pleine puissance du gazoduc avant 2028 (officiellement, la date de 2025 est toutefois avancée). Pour ce faire, la mise en exploitation des deux principaux gisements reliés au pipeline, ceux de Tchaïanda (Iakoutie) et de Kovykta (région d’Irkoutsk), est nécessaire. Actuellement, seul le premier fonctionne ; le début du forage à Kovykta n’est pas encore fixé (la construction de 900 kilomètres de gazoduc supplémentaires est nécessaire pour raccorder le site à Force de la Sibérie).

Dans ces conditions, on voit mal comment le chiffre d’affaires annoncé par Moscou (400 milliards de dollars sur dix ans) pourrait être atteint. Ces prévisions supposent en outre un prix du gaz au niveau de 2014, alors que la tendance est à la baisse et que certains analystes tablent sur une division par deux (voire par trois) des cours dans les dix années à venir.

Un partenaire difficile 

L’accord chinois pour la construction du gazoduc n’a pas été facile à obtenir : les négociations ont duré plus de dix ans. L’argument de Pékin était simple : elle n’avait pas besoin de Force de la Sibérie pour couvrir ses besoins en gaz. Selon Sinopec, deuxième compagnie pétrogazière du pays, les réserves chinoises augmentent chaque année de 9 milliards de mètres cubes. Malgré l’arrivée de l’hiver, l’Empire du Milieu vient de sensiblement réduire ses achats de gaz en provenance d’Asie centrale, ainsi que ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL).

Aucun retour sur investissement n’est attendu avant 2048.

L’absence de concurrence côté chinois et le fait que la compagnie CNPC soit le seul client de Gazprom ne place pas non plus le producteur russe en position de force pour des négociations ultérieures. Dans les années 2008-2013, l’entreprise chinoise avait déjà réussi à imposer ses exigences (notamment d’importantes remises tarifaires) au pétrolier Rosneft. 

Économie et politique 

Force de la Sibérie représente, outre un pipeline traversant taïgas et montagnes sibériennes, des gisements à exploiter dans des conditions extrêmes, des stations de compression, des raffineries, des usines pétrochimiques dans la région de l’Amour… L’investissement total s’élève officiellement à 55 milliards de dollars. Des expertises indépendantes et des calculs effectués par le cabinet de conseil RusEnergy indiquent toutefois que les dépenses avoisineraient 100 milliards de dollars.

Un chantier gigantesque, réalisé dans des conditions climatiques difficiles. Photo : gazprom.com

Au demeurant, si l’on en croit la brochure de présentation rédigée par Gazprom, le retour sur investissement n’est pas à attendre avant 2048. À l’automne 2018, le ministre russe de l’Énergie, Alexandre Novak, avait déclaré devant la Douma que ce projet pharaonique, financé par des fonds publics, « ne servait pas des buts commerciaux ». Il y a tout lieu de penser qu’il vise essentiellement à prouver au monde entier, par un exemple frappant, la solidité du partenariat stratégique russo-chinois sur les questions énergétiques.