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La Poste russe en pleine mutation

La Poste russe en pleine mutation

Repositionnement de la marque, rénovation des agences, actionnarisation l‘État russe s’apprête à réformer en profondeur le groupe Potchta Rossia, encore largement détenteur du monopole public des services postaux en Russie.

« Potchta Rossia : nous vous apprenons la patience », « Un courrier, ça se désire », « Le monde n’a qu’à attendre »… Comme en témoignent les slogans parodiques fleurissant sur les réseaux sociaux, accompagnés de photos de colis abandonnés au bord des routes ou en pleine forêt, la Poste est sans nul doute le service public le plus critiqué et le plus moqué de Russie.

L’entreprise est d’ailleurs régulièrement rappelée à l’ordre par la justice, pour des retards excessifs et des défauts d’expédition. Au printemps 2013, après la découverte, dans les entrepôts des aéroports moscovites, de plus de 300 tonnes de colis et courriers amassés depuis plusieurs semaines, elle a notamment été condamnée à une amende de 360 000 roubles (9 000 euros environ au cours de l’époque).

Environ 30 000 des 42 000 bureaux de poste du pays se trouvent en zone rurale.

Si la somme peut paraître dérisoire, les images diffusées par les médias ont choqué l’opinion publique et forcé le groupe à une prise de conscience. Gestion automatisée des files d’attente dans les bureaux, suivi des envois, amélioration du service de livraison express : la Poste s’est rapidement modernisée et a élargi ses activités. Les bureaux de poste proposent désormais des services bancaires (épargne, emprunts, virements, etc.) et disposent de rayons « papeterie », « souvenirs » et, parfois, « épicerie » (boissons, friandises…). Toutefois, il a fallu attendre l’été 2019 pour que le groupe commence à évoquer la nécessité d’une « réforme de fond ».

Multi-services

La Poste russe est un mastodonte : elle employait 350 000 personnes en 2017, pour plus de 430 millions d’envois de lettres et colis, en Russie et à l’international. L’entreprise a déclaré un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’euros en 2018, pour 38 millions d’euros de bénéfice. Sa « Stratégie de développement à l’horizon 2027 », soumise cet été à la Banque centrale et aux ministères des Finances et des Communications, prévoit près de 85 milliards de roubles (1,2 milliard d’euros) de dépenses consacrées à des transformations de grande ampleur. Objectif affiché : s’approprier les nouvelles technologies et s’adapter à une nouvelle donne mondiale caractérisée par l’explosion des communications électroniques et la chute des volumes de courrier « physique ».

Désemboucher les services postaux des aéroports, un travail de titan. Crédit : Ruslan Krivobok / RIA

La Poste russe veut ainsi transformer la plupart de ses agences en « pôles d’attractivité », lieux hybrides, à mi-chemin entre le bureau de poste traditionnel, le centre d’accueil administratif et la supérette, voire la pharmacie de quartier… Une offre « multi-services » dont le directeur général de Potchta Rossia, Nikolaï Podgouzov, prône la nécessité, en particulier dans les villages les plus isolés : il rappelle fréquemment que 30 000 des 42 000 bureaux de poste du pays se trouvent en zone rurale.

L’importance de l’investissement a choqué de nombreux économistes, qui le comparent aux budgets alloués à d’autres grands projets de développement nationaux lancés par Vladimir Poutine après sa réélection en 2018. Sur la période 2018-2024, l’enveloppe prévue par le gouvernement russe pour les projets culturels s’élève ainsi à 113,5 milliards de roubles (1,6 milliard d’euros)…

Certains économistes n’excluent pas la possibilité, à terme, d’un retrait de l’État et d’une ouverture de la distribution postale à la concurrence.

« D’où sortent-ils ce chiffre de 85 milliards ? Est-ce qu’ils se sont basés sur une allocation de deux milliards par bureau de poste ? », ironise Timour Nigmatoulline, spécialiste de la gestion d’actifs au sein du cabinet OpenBroker, interrogé par Le Courrier de Russie. « Vu la taille du pays et l’état catastrophique du secteur, cette somme n’a rien d’exagéré », justifie de son côté Igor Nikolaïev, directeur de l’institut d’analyse stratégique FBK.

Selon la presse économique russe, sur les 85 milliards de roubles, 66,4 milliards seraient destinés à la « modernisation technique », et le reste aux « grands travaux » : rénovation des agences (10,8 milliards) et agrandissement (7,7 milliards). Aucune de ces informations n’a été commentée officiellement.

À quand la concurrence ?

Parallèlement à ces transformations, la Poste russe est en train de préparer son passage d’entreprise publique fédérale, vestige de l’URSS, à société ouverte, dont l’État restera l’actionnaire majoritaire.

La société créée à cette occasion héritera des propriétés de l’ancienne, soit 52 000 biens immobiliers et près de 46 000 parcelles de terrain, répartis dans tout le pays. Dans un discours prononcé à la fin de septembre, le Premier ministre, Dmitri Medvedev, souhaitait ainsi à la Poste nouvelle formule d’« étendre rapidement sa présence et d’accroître son rôle sur le marché des services de communication et de logistique ».

Malgré le travail consciencieux des employés, certaines lettres n’arrivent jamais à destination… Crédit : TASS

Les discussions sur la nécessaire réforme de l’entreprise publique ne datent pas d’hier. En 2018, le ministre des Communications, Nikolaï Nikiforov, avait cité en exemple la « privatisation réussie » de la Poste britannique, espérant que sa consœur russe « emprunterait bientôt le même chemin ».

Globalement, les économistes confirment le diagnostic des responsables politiques : sans cette restructuration lui permettant d’attirer des investisseurs, la Poste aura du mal à se développer. Pour autant, la plupart des analystes saluent le fait que l’État conserve le contrôle de la structure – comme c’est généralement le cas, en Russie, lorsque de grandes entreprises relevant de secteurs d’importance vitale sont transformées en sociétés par actions. « Les Chemins de fer russes (RZD) ont effectué cette transition en 2003. Aujourd’hui, le groupe est le troisième transporteur ferroviaire du monde et figure parmi les plus gros employeurs de Russie, souligne Igor Nikolaïev. Cette réussite prouve que l’actionnarisation est la meilleure forme d’organisation pour les entreprises de ce type : elles demeurent publiques, mais disposent de la marge indispensable pour lever des fonds. »

Timour Nigmatoulline, pour sa part, n’exclut pas la possibilité, à terme, d’un retrait de l’État et d’une ouverture de la distribution postale à la concurrence. « Aujourd’hui, les tarifs pratiqués sont élevés pour les plus modestes, notamment hors des grandes villes. Payer 1,50 euro pour envoyer une lettre ordinaire, ce n’est pas rien quand on touche une retraite de 150 euros. De fait, c’est l’État, et non le marché, qui dicte les prix. Si le secteur était ouvert à la concurrence, le groupe pourrait être contraint de revoir ses tarifs, et c’est la population qui serait gagnante », conclut-il.