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Ukraine : une croissance économique sous influence politique

Ukraine : une croissance économique sous influence politique

À la veille du premier tour de l’élection présidentielle ukrainienne, qui se tiendra le dimanche 31 mars, dans quel état se trouve l’économie du pays ? Depuis deux ans, selon les chiffres officiels, l’Ukraine affiche un taux de croissance modeste – mais supérieur à celui de la France –, entre 3 et 3,5 %. Cependant, le PIB national demeure deux fois inférieur aux indices de 2013…

Selon une étude du cabinet ukrainien indépendant Research&Branding Group, près de 92 % des Ukrainiens déclarent devoir en permanence « se serrer la ceinture », et seuls 3 % affirment « dépenser sans compter ». Les sondés avouent réduire leurs dépenses, depuis cinq ans, sur absolument toutes les catégories de produits et services : loisirs et vacances (près de 50 %), nourriture (40 %), eau et énergie (37 %), santé (30 %), transports (20 %).

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant. Selon l’institut national de statistique d’Ukraine, en 2018, 40 % de la population touchait moins de 3 700 hryvnias (120 euros) par mois.

Développement à crédit

Au demeurant, les ménages ne sont pas les seuls à tirer le diable par la queue : l’État n’est pas épargné. Le ministère ukrainien des Finances fait état d’un déficit budgétaire de 452 millions d’euros pour janvier-février 2019, sachant que les dépenses budgétaires, sur ces deux mois, se sont élevées à 4,5 milliards d’euros, soit une hausse de 22,3 % par rapport à la même période de 2018.

En 2013, le PIB ukrainien s’élevait à 162,1 milliards d’euros, contre seulement 99,25 milliards d’euros à la fin de 2017.

Ces chiffres ne semblent toutefois pas entamer la confiance des grandes institutions financières internationales, qui continuent de porter le pays à bout de bras. Ainsi, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et l’Union européenne (UE) viennent-elles d’ouvrir un nouveau programme de soutien aux PME ukrainiennes, d’un montant total de 60 millions d’euros. Les entreprises pourront, pour financer des projets de développement, emprunter à long terme jusqu’à 3 millions d’euros chacune.

En octobre 2018, après que Kiev a satisfait aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) en augmentant de 23,5 % les tarifs du gaz dans le pays, l’institution lui a accordé un nouveau prêt. L’Ukraine a touché un premier versement de 1,24 milliard d’euros en décembre dernier. Depuis mars 2015, le FMI a déjà attribué au pays quatre lignes de crédit, pour un montant total d’environ 7,41 milliards d’euros.

Rencontre entre le vice-président de la BERD, Alain Pailloux (à gauche), et le Premier ministre ukrainien,Volodymir Grosman (à droite), en octobre 2018 à Kiev. Crédit : kmu.gov

Malgré ce soutien, l’économie ukrainienne peine toujours à rattraper ses niveaux d’avant Maïdan. Dans les années 2012-2013, le pays traversait une des phases les plus dynamiques de son développement depuis l’indépendance. En 2013, selon la Banque mondiale, le PIB ukrainien s’élevait à 162,1 milliards d’euros, soit 3 565 euros par habitant. Fin 2017, cet indice avait chuté à 99,25 milliards d’euros (2 335 euros par habitant).

Ces chiffres demeurent pourtant moins alarmants que les indices de 2015 (PIB à 80,16 milliards d’euros) et 2016 (82,51 milliards d’euros). La production s’était en effet effondrée en 2015 (- 9,8 % en un an), après l’arrivée des nouveaux dirigeants à Kiev, la perte de la Crimée et le début de la guerre civile dans le Donbass.

Embellie partielle

L’économie nationale avait déjà beaucoup souffert après 1991. En dix ans, le PIB avait chuté de 82,7 milliards de dollars, en 1989, à 31,6 milliards de dollars, en 1999. Les années qui ont suivi l’effondrement de l’URSS ont été marquées, en Ukraine, par un phénomène d’hyperinflation, une explosion de l’économie souterraine et une extrême pauvreté.

Depuis 2015, le pays connaît de nouveau une inflation galopante (plus de 30 % en moins de cinq ans, selon la Banque centrale ukrainienne), couplée à une forte dévaluation de la hryvnia, qui a perdu plus de 70 % de sa valeur sur la période. Sergueï Gouriev, économiste à la BERD et ancien recteur de l’École russe d’économie (New Economic School), appelle toutefois à nuancer ce constat : « En cinq ans, l’Ukraine a, malgré tout, retrouvé une certaine stabilité macroéconomique, réduit son déficit budgétaire et limité l’inflation », souligne-t-il.

Au demeurant, les indices récents sont moins alarmants qu’il n’y paraît : le PIB de 2018 est comparable à celui des années 2007-2009, période de forte croissance dans le pays. À l’époque, ce dynamisme était principalement dû à des facteurs externes. La forte baisse des taux d’emprunts sur les marchés internationaux avait entraîné un boum de la construction et de la consommation sur le marché intérieur, tandis que les pays d’Asie du Sud-Est, eux aussi en pleine croissance, étaient très demandeurs de la production métallurgique ukrainienne. Enfin, si le pays n’a pas échappé aux conséquences de la crise mondiale de 2008-2009, il s’est assez rapidement remis du choc. L’économie s’est rétablie et la croissance a peu à peu repris – jusqu’à la révolution de Maïdan.

L’UE représentait, à la fin de 2018, le premier marché importateur de produits ukrainiens – 40 % du volume total des exportations –, mais la Russie restait le premier client de l’Ukraine (10 %)

Parallèlement aux bouleversements politiques, l’Ukraine subit, depuis 2013, une désindustrialisation massive. L’ensemble du secteur industriel représentait 44 % du PIB au lendemain de l’indépendance, contre 14 % en 2016. Les constructions mécaniques et la chimie se réduisent comme peau de chagrin, tandis que l’industrie charbonnière et l’extraction pétrolière stagnent. Ces dernières années, notamment à cause de la hausse des tarifs du gaz, plusieurs grands sites industriels – de très gros pourvoyeurs d’emplois – ont dû mettre la clé sous la porte, tels les chantiers navals de Nikolaïev, ou l’usine chimique Dniproazot.

La guerre du Donbass et la récession économique ont, en outre, privé Kiev des ressources offertes par le bassin industriel des régions du Sud-Est. Le pays a notamment perdu des géants tels que l’usine sidérurgique de Ienakiieve, le gisement gazier de Iouzivska, l’usine d’ammoniaque Stirol ou la confiserie industrielle de Lougansk. De nombreux complexes sidérurgiques sont également au bord de la faillite, principalement du fait de la hausse des prix de l’énergie.

L’Ukraine se rattrape toutefois avec le secteur agroindustriel. Elle figure toujours parmi les dix principaux producteurs de blé mondiaux et parmi les trois plus gros exportateurs. Elle demeure le leader mondial de la vente d’huile de tournesol et s’inscrit dans le top-10 pour les produits laitiers.

Révolution de Maïdan en février 2014. Crédit : znaj.ua

Enfin, si Kiev a fait le choix de l’intégration européenne, elle est loin d’avoir rompu toute relation commerciale avec Moscou. L’UE représentait, à la fin de 2018, le premier marché importateur de produits ukrainiens – 40 % du volume total des exportations, selon l’institut national de la statistique –, mais la Russie restait le premier client de l’Ukraine (10 %). Les importations de produits russes se portent, elles aussi, très bien : elles ont augmenté de 14,2 % en 2018, pour un volume total de 8,1 milliards de dollars.

Des progrès à confirmer

Depuis deux ans, le PIB ukrainien augmente lentement. Jusqu’à quand ? Il est difficile de le dire. L’économie ukrainienne ne pourra se développer que grâce à une hausse de la consommation et des investissements. En 2016 et 2017, la demande intérieure avait affiché une hausse constante. Toutefois, plusieurs indices laissent à penser que cette tendance s’est déjà inversée. L’année 2018 a ainsi été marquée par une perte de vitesse sensible dans l’immobilier. À Kiev, traditionnellement le marché le plus dynamique du pays dans ce domaine, la construction de logements neufs a reculé de 41 % entre janvier et septembre 2018 par rapport à la même période l’année précédente.

« Selon nos estimations, la corruption ralentit la hausse du PIB de près de 2 % par an », alerte le représentant permanent du FMI en Ukraine, M. Gosta Ljungman.

De son côté, le FMI énumère trois freins majeurs à la croissance de l’économie ukrainienne : instabilité du climat des affaires, inflation galopante et forte corruption. « Selon nos estimations, la corruption ralentit la croissance de près de 2 % par an », alertait ainsi, en novembre dernier, le représentant permanent de l’organisation en Ukraine, M. Gosta Ljungman.

Selon Sergueï Gouriev, l’Ukraine est pourtant parvenue, au cours des cinq dernières années, à « passer la seconde » en matière de lutte contre la corruption. Le pays s’est notamment doté d’institutions spécialisées, telles que le Bureau national de lutte contre la corruption et le Tribunal anti-corruption. « Le schéma d’attribution des marchés publics est aujourd’hui transparent, la gestion interne des grandes entreprises d’État a été réformée en profondeur, et le système bancaire fortement assaini », souligne l’économiste.

Le grand défi est désormais, pour Kiev, d’asseoir ces réussites dans la durée et d’améliorer l’efficacité des divers organismes de lutte contre la corruption. Les résultats de la prochaine élection présidentielle donneront une idée des progrès déjà réalisés…