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Les trains low cost entrent en gare

Les trains low cost entrent en gare

La compagnie des chemins de fer russes (RJD), qui a le monopole du transport ferroviaire dans le pays, s’apprête à renouveler massivement son matériel roulant. Début août, elle a annoncé le lancement d’un nouveau tarif low cost. En quoi ce nouveau service commercial consiste-t-il et quel succès peut-il rencontrer ?

Les RJD ont initié un changement en profondeur, que l’on peut qualifier d’historique : l’entreprise a engagé un renouvellement massif de son matériel roulant d’ici à 2022, prévoyant l’achat d’environ 5 000 nouvelles rames, dont 1 000 à deux niveaux, pour un montant total de plus de 230 milliards de roubles (3,13 milliards d’euros).

Grand renouvellement

Depuis des décennies, les trains de voyageurs russes sont partagés en trois classes : platzkart, coupé et SV (pour spalny wagon). Des termes bien connus de tous les Russes : le train est le moyen de transport entre les régions le plus utilisé du pays. Les wagons platzkart, avec leurs cinquante-quatre couchettes disposées dans un grand espace commun, sont la classe la moins chère, les « voitures du peuple » par excellence. Les wagons coupé sont divisés en neuf compartiments de quatre couchettes chacun, et les spalny wagon (littéralement « wagon-couchette ») sont la formule la plus confortable et la plus onéreuse, avec leurs compartiments de deux places seulement.

C’est cette classification historique que la RJD s’apprête à repenser entièrement, avec l’adoption d’une nouvelle division en fonction des distances (et de la durée de trajet) : « express de jour », « express de nuit » et « trains ordinaires » (ou « classiques »). Les trains express de jour effectueront les trajets les plus « courts » à l’échelle de la Russie, c’est-à-dire de moins de six heures, pour des distances allant jusqu’à 600 km. Dans les « express de nuit », comme leur nom l’indique, on pourra dormir : les voyageurs y passeront jusqu’à 12 heures, et parcourront jusqu’à 1 200 ou 1 500 km. Les trains classiques, enfin, serviront aux trajets de longue distance, d’une durée supérieure à 12 heures.

Train de la RJD à Volgograd. Crédits : rotor-volgograd.ru
Train de la RJD à Volgograd. Crédits : rotor-volgograd.ru

À l’intérieur de ces trois catégories, la RJD prévoit de proposer trois niveaux de service : « éco », « confort » et « business ». Les caractéristiques de chacune de ces trois classes varieront en fonction de la durée du trajet. Quant à tous les wagons platzkart, coupé et SV vieillissants, ainsi que les voitures non climatisées et équipées de toilettes traditionnelles, la RJD compte les utiliser dans le cadre de sa nouvelle formule low cost. Le service, baptisé « éco-budget », est temporaire : il fonctionnera jusqu’à ce que l’ensemble du parc existant soit totalement inutilisable.

« Sur les 19 000 wagons de voyageurs actuellement en circulation en Russie, 10 000 ont plus de 20 ans. »

Les représentants de la RJD indiquent que ces nouveaux billets low cost sont déjà en vente, 5 à 10 % moins cher (entre 3 000 et 8 000 roubles selon la destination, soit entre 40 et 110 euros) que les places équivalentes proposées dans les trains récents, climatisés et équipés de toilettes sèches.

En attendant des lignes à grande vitesse

Pour la plupart des experts, cette « innovation » de la RJD est avant tout un choix de positionnement marketing. « Aujourd’hui, quand vous achetez un billet, vous ne pouvez pas réellement savoir de quel niveau de service vous bénéficierez ni dans quel type de train vous allez voyager, si ce sera une voiture moderne ou un vieux wagon non climatisé, avec des toilettes à l’ancienne », explique ainsi au Courrier de Russie Maria Rojenko, spécialiste de l’Institut de l’économie et des politiques du transport. Cette annonce laisse espérer que les choses seront désormais plus claires. »

Sur les ondes de la radio BFM, l’analyste indépendant Dmitri Adamidov se montre plus incisif. Pour lui, cette décision de la RJD « de segmenter le transport de voyageurs, afin d’offrir à chaque client un service correspondant à ses moyens », est aussi et surtout un moyen de faire oublier que l’intégralité ou presque du matériel roulant est totalement désuet. Pour M. Adamidov, il s’agit d’utiliser le plus longtemps possible des trains qu’il serait « juste honteux » de proposer au tarif standard.

Entrée de gare RJD. Crédits : rzd.ru
Entrée de gare RJD. Crédits : rzd.ru

Ces remarques ne sont pas dénuées de fondement : sur les 19 000 wagons de voyageurs actuellement en circulation en Russie, 10 000 ont plus de 20 ans, et l’âge moyen du parc est de 18,9 ans. « Les trains low cost de la RJD seront vraiment uniques au monde… », ironise Maria Rojenko.

« Seule la construction de lignes à grande vitesse dans tout le pays pourrait engendrer une hausse réelle du nombre de voyageurs. »

En Europe, souligne l’experte, les transporteurs proposent aussi des services low cost : en France, par exemple, il s’agit de trains plus lents, circulant sur des lignes qui ne sont pas adaptées aux TGV. Mais les lignes à grande vitesse restent les plus utilisées, représentant l’essentiel du trafic.

À l’inverse, la Russie possède des infrastructures adaptées à la grande vitesse uniquement sur la ligne Moscou – Saint-Pétersbourg, avec les trains rapides Sapsan. Dans ces conditions, la décision de la RJD de renouveler son parc et de lancer un service low cost ne peut avoir qu’un impact minime sur le trafic de voyageurs, estime Maria Rojenko : « Ces changements ne sont pas assez révolutionnaires pour attirer de nouveaux clients. Seule la construction de nombreuses lignes à grande vitesse dans tout le pays pourrait engendrer une hausse réelle du trafic voyageur.  Dans le cas contraire, « on risque d’assister à une baisse de 10 à 15 % du trafic de voyageurs au cours des quinze prochaines années », conclut l’économiste.