Le Courrier de Russie

Pétrole : Moscou change les règles du jeu

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a décidé d’augmenter la production d’un million de barils par jour. Une mesure inattendue et à l’exact opposé de celle adoptée l’an dernier par le cartel. Autre surprise : la pression exercée par la Russie pour que cette décision soit prise. Quelle en est la raison et quel sera l’impact sur l’économie russe ?

La décision d’augmenter la production de pétrole des actuels 32-33 millions de barils par jour à près de 34 millions a été prise lors du dernier sommet de l’OPEP+ (pays membres + onze pays non membres, dont la Russie), organisé à Vienne à la fin du mois de juin. Pour de nombreux experts, il s’agit d’une victoire pour la Russie et l’Arabie saoudite, qui extraient chaque jour respectivement 11,35 millions et 9,92 millions de barils, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie pour le mois d’avril.

C’est un changement complet des règles du marché pétrolier, obtenu aux forceps par Moscou et Riyad. En novembre 2016, l’OPEP avait pris la décision exactement inverse : diminuer la production d’1,2 million de barils par jour (soit une baisse de 300 000 barils quotidiens pour la Russie), pour atteindre les 32,5 millions de barils au total. Depuis, cette mesure a été prolongée à deux reprises. Mais tout a changé en 2018. Dans un premier temps, l’OPEP a envisagé l’idée d’accroître la production d’1,5 million de barils. Ce chiffre a toutefois été revu à la baisse lors du sommet de Vienne. La raison ? Plusieurs pays membres de l’organisation ne sont « tout simplement pas en mesure d’intensifier leur production », estime Khaled al-Faleh, ministre saoudien de l’Énergie, de l’Industrie et des Ressources naturelles.

Sommet de l’OPEP à Vienne. Crédits : Facebook – OPECSecretariat

Conjoncture mondiale et fiscalité russe

Pourquoi l’OPEP s’est-elle laissée convaincre par la Russie et l’Arabie saoudite et a-t-elle effectué ce virage à 180 degrés ? L’augmentation de la production de pétrole a été décidée afin d’éviter un déficit de matières premières sur le marché mondial à la fin de l’année, expliquent les experts. Un scénario tout à fait vraisemblable sachant que le Venezuela, leader du marché pétrolier, a brusquement réduit sa production. Autre source d’inquiétude : les États-Unis se préparent à interdire l’achat de pétrole iranien à partir du mois d’août, ce qui entraînera très probablement des bouleversements sur le marché.

« Les compagnies pétrolières russes manifestent depuis longtemps leur mécontentement face à la baisse de la production mondiale. »

Néanmoins, en militant pour cette hausse de la production, la Russie a davantage été guidée par des considérations intérieures. « Les compagnies pétrolières russes manifestent depuis longtemps leur mécontentement face à la baisse de la production mondiale, explique Konstantin Simonov, directeur de la Fondation pour la sécurité énergétique. La principale source de ce mécontentement est la forte pression fiscale. Les entreprises exigent de l’État un compromis et l’autorisation d’extraire davantage de pétrole. Si l’État avait jusqu’à présent toujours refusé, la situation a désormais changé. »

Un ouvrier contrôle la qualité du pétrole produit. Crédits : Facebook – Lukoïl

L’État russe a finalement annoncé qu’il était prêt au compromis et défendu auprès de l’OPEP la hausse de la production mondiale. Une entreprise couronnée de succès : après avoir analysé la conjoncture mondiale, les experts de l’organisation ont soutenu cette décision qui fait le jeu des compagnies pétrolières russes.

La Russie n’est pas l’Arabie saoudite

Au sein du gouvernement, les responsables du secteur pétrolier affirment que la Russie est prête à augmenter prochainement sa production de 200 000 barils par jour. Est-elle vraiment en mesure de le faire ? Les opinions des experts divergent.

« La Russie ne pourra pas accroître rapidement sa production, affirme Mikhaïl Kroutikhine, associé du cabinet de conseil RusEnergy. Le ministère russe de l’Énergie n’a pas un rôle de réglementateur, et la Russie n’est pas l’Arabie saoudite, où ce genre d’ordre peut être donné à une entreprise unique. »

Konstantin Simonov est pour sa part convaincu que: « les sociétés pétrolières russes pourront intensifier leur production de 200 000 barils en deux mois. » Ces derniers mois, estime-t-il, les leaders du marché ont investi dans de nouveaux projets et mis en exploitation plusieurs gisements relativement importants.

Forage de production en Sibérie occidentale. Crédits : Facebook – RosneftRu

À la veille de l’annonce de la décision de l’OPEP, les analystes ont émis l’hypothèse que la hausse de la production pourrait entraîner une chute du prix du baril. Ces pronostics ne se sont toutefois pas encore concrétisés. Après un faible « recul », les prix sur le marché mondial sont repartis à la hausse, avoisinant les 80 dollars le baril.

Pour le ministre russe des Finances Anton Silouanov, les recettes pétrolières doivent revenir à des fonds d’aide aux générations futures.

Mikhaïl Kroutikhine et Konstantin Simonov reconnaissent tous les deux que les sociétés pétrolières russes ne retireront pas de gros bénéfices de cette hausse des prix, une grande part de leur chiffre d’affaires étant récupérée par l’État sous forme de taxes. Les deux experts doutent également que l’augmentation du cours du pétrole ait un impact sur celui du rouble. La devise russe ne dépend plus directement, en effet, du prix de l’or noir : son cours découle de la règle budgétaire selon laquelle au-dessus de 40 dollars le baril, les recettes retirées de la vente de pétrole sont automatiquement versées au budget fédéral. C’est donc lui qui sera le premier bénéficiaire de la hausse de la production, estiment MM. Kroutikhine et Simonov.

Un avis partagé par le magazine Forbes Russia : avec un cours du pétrole à 73 dollars le baril et un taux de change à 64 roubles pour un dollar, les recettes pétrolières injectées dans le budget pourraient se monter à plus de 100 milliards de roubles (1,38 milliard d’euros) au second semestre de l’année en cours.

« On assiste aujourd’hui à une thésaurisation des recettes issues de la vente du pétrole. À l’automne, lorsque l’État adoptera le budget pour les trois années à venir, il devra faire un choix entre amasser ou dépenser ces recettes », explique M. Simonov.

Pour M. Simonov, il est peu probable qu’une seule opinion prévale à ce sujet au sein du gouvernement russe. Ainsi, le ministre des Finances et premier vice-Premier ministre Anton Silouanov estime que ces recettes pétrolières doivent revenir à des fonds d’aide aux générations futures. Par ailleurs, aussitôt après son investiture, le président Vladimir Poutine a présenté ses « décrets de mai », un ensemble de projets ambitieux de développement de l’économie russe qui impliquent des dépenses colossales.

Anton Silouanov, ministre des Finances et premier vice-Premier ministre. Crédits : kremlin.ru

D’après le ministre des Finances, les fonds nécessaires à l’application des « décrets de mai » peuvent être trouvés en augmentant la charge fiscale plutôt qu’en utilisant les recettes pétrolières.

Pierres d’achoppement

L’évolution du marché pétrolier est imprévisible, reconnaît Konstantin Simonov. Certes, la production est actuellement en chute libre au Venezuela et la décision de l’OPEP de compenser cette perte en augmentant l’extraction dans les autres pays semble logique et opportune.

Une crise énergétique pourrait éclater si l’Iran mettait à exécution sa menace de fermer le détroit d’Ormuz.

Toutefois, la situation pourrait changer. « Le président vénézuélien Nicolás Maduro comprend parfaitement que s’il ne met pas un terme à la crise pétrolière qui secoue son pays, son régime sera renversé. Pour cette raison, sa seule issue est d’augmenter la production », explique M. Simonov. Ensuite, le Venezuela pourra exiger de l’OPEP qu’elle revienne à ses précédents quotas, également revus à la baisse. « Avec un tel scénario, il est difficile de prédire les futures actions des pays exportateurs », ajoute l’expert. En outre, il ne faut pas exclure l’éventualité d’une crise énergétique mondiale. Celle-ci pourrait survenir si, en réaction aux nouvelles sanctions américaines, l’Iran mettait à exécution sa menace de fermer le détroit d’Ormuz (selon une récente déclaration d’Ali Motahari, vice-président du parlement iranien), par lequel transitent 20 % des livraisons mondiales de pétrole.