Le Courrier de Russie

Les priorités économiques du quatrième mandat présidentiel

Le 7 mai, à l’occasion de sa quatrième prise de fonction à la tête de l’État, Vladimir Poutine devrait publier un grand décret (ou une série de décrets) établissant les priorités économiques du pays à l’horizon 2024. Le Courrier de Russie fait le point sur ce qui attend les Russes au cours des six prochaines années.

Les priorités de ce quatrième mandat de six ans, annoncées à plusieurs reprises par Vladimir Poutine, sont connues. Parmi les principales, on peut citer l’accélération de la croissance nationale à des rythmes supérieurs à ceux de la croissance mondiale, la lutte contre la pauvreté, la hausse des dépenses pour l’éducation, la santé et les infrastructures, la modernisation technologique et le passage de la plupart des services publics à l’ère du big data.

Cérémonie d’investiture du président Poutine en 2012. Crédits : Kremlin.ru

Grandes dépenses et réserves budgétaires

L’agence Bloomberg a estimé que ces objectifs exigeraient, sur toute la période, jusqu’à 10 000 milliards de roubles de dépenses publiques (près de 132 milliards d’euros au cours actuel). Si le porte-parole du président, Dmitri Peskov, a réfuté ce chiffre, il a du moins admis que le décret sur les grandes priorités nationales était effectivement prêt. « Il a été soumis à toutes les expertises nécessaires. Il sera bientôt présenté au président. Et quand celui-ci aura jugé bon de le signer, nous vous en informerons », a-t-il déclaré à la presse.

« La première mission du gouvernement sera de relancer la croissance économique »

Tatiana Golikova, présidente de la Chambre des comptes, avance quant à elle le chiffre de 8 000 milliards de roubles (105 milliards d’euros environ) de dépenses publiques sur six ans. Le directeur adjoint du Centre du développement de la Haute École d’économie, Valeri Mironov, confirme ces estimations, entre 8 et 10 000 milliards de roubles, soit environ 10 % du PIB russe actuel. La première mission du gouvernement, précise le chercheur, sera de relancer la croissance économique. Ces dix dernières années, la croissance s’était maintenue en Russie à un niveau minimal de 0,7 % annuels, insuffisant pour mettre en œuvre de grands programmes d’investissement publics. Mais en 2017, le PIB a déjà augmenté d’1,5 %.

Pour Valeri Mironov, la voie la plus logique et la plus efficace pour relancer la croissance serait d’intensifier les exportations. Toutefois, la Russie devra, pour cela, apaiser d’une manière ou d’une autre la tension qui prévaut dans ses relations internationales. La hausse des dépenses destinées à la santé, à l’éducation et aux infrastructures peut aussi passer, ajoute le chercheur, par une redistribution des ressources budgétaires et une correction du seuil sur le prix du baril de pétrole, fixé par la règle budgétaire. Ce seuil, qui n’est aujourd’hui que de quarante dollars pour un baril, est la limite au-delà de laquelle les bénéfices des entreprises pétrolières sont ponctionnés, au moyen de diverses taxes, par le ministère des Finances. Il pourrait passer à quarante-cinq dollars, selon une proposition de l’ex-ministre des Finances et directeur du Centre des initiatives stratégiques, Alexeï Koudrine, qui a lui aussi soumis un programme de développement du pays à l’horizon 2024. Avec les revenus prélevés au-delà de ce seuil, le ministère des Finances achète des devises étrangères, placées en réserve à la Banque centrale de Russie.

Alexeï Koudrine présentant son programme de développement économique à l’horizon 2024 au chef de l’État. Crédits : Youtube

En 2017, le ministère a acquis pour 829 milliards de roubles (11 milliards d’euros environ) de ces devises. De janvier 2018 à ce jour, il en a déjà fait l’acquisition pour 988,4 milliards de roubles (13 milliards d’euros). Ainsi, au lendemain de l’investiture présidentielle du 7 mai, les réserves en devises étrangères de la Banque centrale s’élèveront à 1,8 billion de roubles (environ 24 milliards d’euros). Par ailleurs, au premier trimestre 2018, les réserves d’un autre fonds du ministère, le « Fonds du bien-être national », s’élevaient déjà à 3,8 billions de roubles (50 milliards d’euros).

Toutefois, le gouvernement n’a pas l’intention de dépenser cet argent. L’expérience des crises précédentes a montré la nécessité de disposer de réserves permettant de renflouer les caisses de l’État, pour le cas où les revenus des exportations pétrolières et gazières viendraient à chuter brutalement.

Hausse des impôts et rouble faible

En matière de gestion budgétaire, le gouvernement russe se trouve aujourd’hui dans une situation quasi idéale, qui lui permet de boucler l’exercice budgétaire à la hausse et d’amasser des excédents. Le baril de Brent se vend aujourd’hui à plus de soixante-dix dollars, et les températures très froides de cet hiver ont fait grimper de 6,3 % les livraisons de gaz de Gapzrom à l’Union européenne par rapport à l’hiver précédent. Par conséquent, indique le ministère des Finances, au premier trimestre 2018, pour la première fois depuis longtemps, le budget fédéral russe était excédentaire de 344,4 milliards de roubles (environ 4,5 milliards d’euros).

Cependant, les ressources du marché demeurent limitées et les dépenses prévues sont élevées. Le gouvernement pourrait donc, selon la plupart des analystes, choisir d’augmenter les impôts.

« Le gouvernement travaille sur plusieurs scénarios de réformes fiscales. Il pourrait s’agir d’une hausse de l’impôt sur le revenu. »

« Globalement, tous les acteurs économiques comprennent qu’il faut s’attendre, d’une part, à des hausses d’impôts, étant donné que les dépenses sociales doivent augmenter et, de l’autre, au maintien d’un rouble faible, parce que le taux directeur de la Banque centrale de Russie baisse, tandis que celui de la Réserve fédérale américaine augmente », explique Alexeï Antonov, analyste du cabinet de courtage Alor broker.

La Banque centrale russe, à Moscou. Crédits : Wikimedia

Le gouvernement a déjà évoqué plusieurs scénarios pour ces réformes fiscales. Tout d’abord, il pourrait s’agir d’une hausse de l’impôt sur le revenu, qui passerait de 13% à 15%, ou encore de l’introduction en Russie de l’impôt progressif. Une source de LCDR au gouvernement confirme que cette option est effectivement envisagée. Autre scénario possible : la réintroduction d’une taxe de vente au détail, supprimée en 2004, dont le taux serait déterminé au cas par cas par les autorités régionales, avec un plafond maximum de 4-5 %.

Toutefois, le ministère des Finances et les milieux d’affaires s’opposent à cette seconde option. Le ministre des Finances, Anton Silouanov, propose pour sa part de faire passer la TVA de 18 % à 22 %, et d’abaisser de 30 % à 22 % le taux global des cotisations sociales.

Quoi qu’il en soit, souligne notre source, le nouveau gouvernement devra redistribuer les dépenses budgétaires de façon à ne pas froisser l’Intérieur et la Défense, tout en accordant plus de moyens à l’Éducation et à la Santé.

Relèvement de l’âge de départ en retraite

Le 28 avril, enfin, le Premier ministre Dmitri Medvedev a annoncé un prochain « débat législatif » sur l’épineuse question de l’augmentation de l’âge du départ à la retraite. Alexeï Koudrine a notamment proposé de le repousser de 55 à 63 ans pour les femmes, et de 60 à 65 ans pour les hommes.