Le Courrier de Russie

80 dollars le baril : un cadeau empoisonné pour Moscou ?

Pour la première fois depuis le mois de novembre 2014, le prix du baril de Brent a dépassé les 80 dollars. Un rapport publié par Bank of America Merill Lynch indique qu’il pourrait atteindre les 100 dollars au premier semestre 2019. Bien que la Russie, dont le budget fédéral dépend à 40 % de la rente des hydrocarbures, profite de cette hausse sur le court terme, certains observateurs mettent en garde contre les risques éventuels d’un prix du baril trop élevé pour l’économie du pays.

Alors que le baril avoisinait couramment les 115 dollars il y a quelques années, il chute drastiquement à la fin de 2014, en raison notamment d’une surabondance de l’offre. Au terme de 2016, les treize États membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et onze autres pays, dont la Russie, s’engagent à limiter leur production afin de rétablir l’équilibre sur le marché. Cette entente permet au prix du baril de se stabiliser autour de 60 dollars en 2017.

Cours du Brent en dollars sur 10 ans.

L’annonce fracassante faite par Donald Trump du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien et la perspective de futures sanctions, « les plus fortes de l’histoire », contre le troisième plus grand pays producteur de pétrole de l’OPEP, a suscité une grande inquiétude sur le marché. Il faut y ajouter l’instabilité politique et économique du Venezuela – dont la production de pétrole ne cesse de dégringoler depuis plus de quinze ans – et l’accélération de la croissance économique mondiale (qui augmente la demande en pétrole) pour expliquer la hausse des cours observée ces derniers jours.

Le futur de l’accord OPEP+ discuté à Saint-Pétersbourg

Une rencontre est prévue entre le ministre russe de l’Énergie, Alexandre Novak, et ses homologues saoudien, Khalid al-Falih, et émirati, Souhaïl Al-Mazourei, ainsi que le secrétaire général de l’OPEP, Mohammed Barkindo, en marge du forum de Saint-Pétersbourg (24-26 mai), afin d’envisager l’avenir de l’accord. Il est probable que la décision prise par les quatre hommes soit officialisée lors de la prochaine rencontre des pays signataires d’OPEP+, le 22 juin à Vienne.

Alexandre Novak et Khalid al-Falih, le 20 avril 2018. Crédits : minenergo.gov.ru

Deux scénarios semblent se dessiner : la fin de l’accord et la levée des restrictions de production ou l’accroissement concerté et progressif des quotas – actuellement fixés à 1,8 million de barils par jour pour l’ensemble des pays membres. En effet, les objectifs fixés par le cartel – augmentation et stabilisation du prix du pétrole – ont été atteints. La poursuite de l’accord favoriserait avant tout l’industrie du pétrole de schiste américaine. Les entreprises pétrolières russes (Rosneft, Gazprom Neft, Lukoil), qui ont investi et développé de nouveaux gisements au cours de ces dernières années, souhaitent sortir de l’accord et accroître leur production. Le deuxième plus grand producteur du pays, Rosneft, a d’ores et déjà fait savoir qu’il serait en mesure d’augmenter sa production de 100 000 barils de pétrole par jour en quelques mois.

Une envolée positive pour la Russie ?

La Russie est l’un des plus grands pays producteurs et exportateurs de pétrole. Son économie dépend pour une bonne part des rentes pétrolière et gazière. La hausse du cours du Brent lui apparaît donc comme une aubaine : pour la première fois depuis 2011, le ministère des Finances prévoit un excédent budgétaire. En effet, comme l’explique Oleg Viouguine, ancien vice-président de la Banque centrale russe, l’État « prélève une partie importante des bénéfices des entreprises pétrolières, sous forme de charges sociales, d’impôts sur les ressources naturelles et de taxes à l’export ». Cette hausse fournit également une certaine stabilité au rouble dont le cours, en raison des sanctions américaines, chuterait sans un pétrole fort.

Siège de l‘OPEP à Vienne. Crédits : alex.ch – Flickr

En outre, lorsque le prix du baril franchit le seuil de 40 dollars, fixé par le gouvernement, le surplus se retrouve dans les caisses de l’État. Cela permet à Moscou de constituer un fonds de réserve – le fonds pour le bien-être national – et de faire face à d’éventuelles crises, comme en 2008. Si la part liquide (non investie dans des actifs) de ce fonds atteint les 7 % du PIB, le gouvernement est en mesure d’investir dans différents projets, notamment dans les infrastructures. Avec un prix du baril à 80 dollars, cet objectif pourrait être atteint d’ici à deux ans, estime Evseï Gourvitch, président du Groupe d’experts économiques, cité par Vedomosti.

« Dès que le prix du pétrole augmente, l’intérêt pour les stratégies de long terme s’amenuise. Cela peut avoir de graves conséquences »

Toutefois, certains économistes considèrent qu’un prix du baril trop élevé dissuade le gouvernement de diversifier l’économie du pays et renforce sa dépendance aux hydrocarbures. Selon une enquête menée par Bloomberg en 2016, 40 dollars le baril serait le prix optimal pour Moscou – assez bas pour forcer le gouvernement à entreprendre des réformes, tout en restant assez élevé pour empêcher une crise économique. Cet avis est partagé par Boris Titov, homme d’affaires délégué aux droits des entrepreneurs près le président russe. « Dès que le prix du pétrole augmente, l’intérêt pour les stratégies de long terme s’amenuise. Cela peut avoir de graves conséquences », avertissait l’ancien candidat à la présidence de la Fédération de Russie en février, interrogé par l’agence TASS, avant de préciser : « Ces derniers temps, le gouvernement a répété que notre économie devenait moins dépendante du pétrole, c’est faux. Entre 2015 et 2016, quand le prix du brut était assez bas, la part des revenus issus de la rente pétrolière dans le PIB a diminué. Mais depuis l’année dernière, la part des recettes pétrolières et gazières dans l’économie augmente à nouveau. »