Body positive à bord : quand des hôtesses de l’air gagnent leur procès contre Aeroflot

À l’été 2016, le groupe a décidé de photographier et peser l’ensemble de ses employés avant d’informer les hôtesses portant une taille supérieure au 42 que leurs salaires seraient réduits.


Jugées insuffisamment minces par leur employeur et privées de primes sur salaire, deux hôtesses de l’air d’Aeroflot ont poursuivi le transporteur aérien en justice – et eu gain de cause. Une victoire de taille pour le syndicalisme russe, dont Le Courrier de Russie a suivi les étapes.

Les deux hôtesses de l'air, Irina Ierousalimskaia, à droite, et Evguenia Magourina, à gauche. Crédits : Facebook - Projet W.
Les deux hôtesses de l’air, Irina Ierousalimskaïa, à droite, et Evguenia Magourina, à gauche. Crédits : Facebook/Projet W.

Aux origines

Début 2017, deux employées du transporteur aérien russe Aeroflot ont porté plainte contre le groupe pour discrimination. « La direction nous a annoncé que les vols internationaux ne seraient plus assurés que par des jeunes et minces, et que les hôtesses âgées de plus de 40 ans et dépassant la taille 42 (ou taille L) en vêtements ne pourraient plus travailler que sur les vols intérieurs », a alors expliqué au quotidien RBC l’une des plaignantes, Evguenia Magourina.

À l’en croire, les ennuis ont commencé à l’été 2016, quand le groupe a décidé de photographier et peser l’ensemble de ses employés. « Je suis arrivée chez Aeroflot en 2010. Je faisais déjà du 42, et mes mensurations n’ont pas semblé les gêner jusqu’à ce que l’on m’annonce, six ans plus tard, que les règles avaient changé – et que je n’entrais plus dedans », ajoutait l’hôtesse, interviewée par le quotidien Kommersant.

Evguenia Marouguina, parce qu’elle ne répondait plus aux exigences du groupe en matière de mensurations, a été privée d’une importante partie de son salaire. « La direction m’en a informée par écrit, en disant : votre taille de vêtements dépassant le 42 (Evguenia, âgée de 42 ans, fait aujourd’hui du 46, ndlr), nous devons réduire votre salaire, poursuit l’hôtesse. Autrefois, je volais principalement vers les États-Unis, mais aujourd’hui, je ne vole plus qu’en Russie ou, parfois, vers les pays de la CEI. C’est-à-dire qu’ils ont d’abord supprimé mes primes liées aux passages de frontières (qui oscillent entre 500 et 3 000 roubles (7,3€ à 43,7€, selon les vols), puis réduit mon salaire parce que je ne répondais plus à leurs critères de taille. »

Sa collègue, Irina Ierousalimskaïa, a porté plainte à ses côtés, en exigeant d’Aeroflot 1 million de roubles de dommages et intérêts pour préjudice moral, ainsi que le retrait par le groupe de ses critères liés aux mensurations des employés.

Irina Ierousalimskaia, hôtesse de l'air hors critères. Crédits : Facebook - Irina Ierousalimskaia.
Irina Ierousalimskaïa, hôtesse de l’air « hors critères ». Crédits : Facebook – Irina Ierousalimskaia.

« C’est vrai, je n’autorise pas une taille supérieure à 42 »

Le directeur d’Aeroflot, Vitali Saveliev, avait en effet ouvertement mentionné dès 2014, dans une interview au portail Avia.pro, ces critères concernant le personnel navigant. « Vous savez, quand nos hôtesses sont allées à Singapour, elles ont vu ce qu’ils exigeaient là-bas. Eh bien, après cela, les questions et les plaintes se sont tues sur-le-champ, avait-il déclaré à Avia.pro. Eux, ils sont vraiment durs ! Nous, nous nous sommes simplement mis aux normes. C’est vrai, je n’autorise pas une taille supérieure à 42, mais c’est normal. Aeroflot ne peut pas avoir des hôtesses qui mettent les passagers mal à l’aise. »

Au printemps 2017, deux tribunaux moscovites ont unanimement pris le parti d’Aeroflot, rejetant les plaintes des hôtesses. Le groupe, de son côté, s’est justifié publiquement en affirmant que ces exigences spécifiques à l’égard des hôtesses étaient liées à l’espace restreint d’une cabine d’avion. Les deux hôtesses, toutefois, ont annoncé leur intention de faire appel de la décision de justice.

La pétition

L’affaire a alors attiré l’attention de la société civile, et notamment d’Aliona Popova, fondatrice du réseau d’entraide féminine Projet W. Durant l’été, la militante a lancé sur le site Change.org une pétition dénonçant les exigences du géant aérien en matière d’âge et d’apparence physique, adressée au conseil d’administration du groupe. La campagne a aussi été soutenue par la journaliste de Rousski reporter Marina Akhmedova, cofondatrice du projet W. « Nous n’appelons pas au boycott d’Aeroflot, qui reviendrait à priver de travail, précisément, les hôtesses que nous défendons. Mais nous estimons que 600 femmes désespérées parce que leur employeur leur a conseillé de perdre du poids ou d’avoir recours à la chirurgie esthétique, ce n’est pas de la sécurité en vol ! Une hôtesse au régime, ce n’est pas de la sécurité en vol. La pression psychologique sur les hôtesses, ce n’est pas de la sécurité en vol » a dénoncé Marina Akhmedova sur sa page Facebook.

« Les vieilles, les grosses, les moches »

La publicité n’a pas empêché la direction d’Aeroflot de maintenir la pression sur ses employés. En juillet, dans une interview accordée à Marina Akhmedova pour le site Les.media, l’hôtesse de l’air Irina Ierousalimskaïa a expliqué que sa direction lui avait interdit, le 8 mars 2017, de souhaiter aux passagères une bonne Journée de la femme. En outre, selon l’hôtesse, il existerait au sein du groupe des listes discriminatoires secrètes, divisant certaines employées en catégories : « La catégorie A, ce sont les vieilles hôtesses, la B, les grosses, et la C, les moches« , affirme-t-elle, ajoutant que toutes les hôtesses visées ont cessé d’assurer des vols internationaux et sont moins payées.

La campagne des militantes de Projet W. a été soutenue et relayée par des milliers d’utilisateurs des réseaux sociaux.

Les deux hôtesses de l'air en conflit avec Aeroflot sont soutenues par les réseaux sociaux. Crédits : Facebook - Projet W
Les deux hôtesses de l’air en conflit avec Aeroflot sont soutenues sur les réseaux sociaux. Crédits : Facebook /Projet W.

« C’est notre victoire commune »

Le 6 septembre, le tribunal municipal de Moscou a finalement interdit à Aeroflot de refuser d’embaucher des femmes faisant une taille supérieure au 42. « Le tribunal a décrété que le critère du groupe concernant la taille des vêtements était inacceptable », s’est félicité l’avocate des deux hôtesses, Xenia Mikhaïlitchenko.
La justice a également obligé le transporteur à verser à Evguenia Magourina 5 000 roubles (72,75 euros) de dommages et intérêts pour préjudice moral, et à lui rembourser 17 000 roubles (247,69 euros) de pertes liées à ses primes sur salaire.

« Les standards de beauté selon le PDG Saveliev ne sont pas passés. Et sa façon de faire – qu’il a ouvertement assumée en interview, en expliquant : J’ai ordonné de ne pas fabriquer d’uniformes au dessus du 42, et beaucoup d’employées ont minci – enfreint l’étiquette et le Code du travail. Comme nous l’avons dit, le professionnalisme ne se mesure pas aux mensurations ! Cette victoire est notre victoire commune, la victoire de chacun d’entre vous, la victoire des 50 000 personnes qui ont signé la pétition ! C’est une grande victoire sur la voie de l’égalité et une contribution majeure à la lutte pour les droits des femmes en Russie », a déclaré la militante Aliona Popova à l’issue du procès.

Pourtant, selon Evgenia Magourina, Aeroflot a continué de faire pression sur elle, même après la publication de cette décision de justice, exigeant en permanence des lettres de justification de son comportement au travail : « Cela vient tout simplement confirmer le fait qu’Aeroflot traite son personnel comme un ramassis de déchets, et n’est pas capable de dialoguer », a-t-elle écrit sur Facebook.

« Aeroflot ne pratique aucune discrimination »

Interrogé sur l’issue du procès, le groupe s’est dit satisfait de la décision, mais continue de rejeter les accusations de discrimination. « Le tribunal a objectivement établi et reconnu qu’Aeroflot ne pratiquait aucune discrimination. Il n’est pas question de non-respect des droits des employés selon des critères d’âge, de genre, de race ou autre. Les principes encadrant le travail du personnel d’Aeroflot sont conformes à la législation russe », a déclaré le porte-parole du groupe au quotidien RBC.

Le président du syndicat du personnel navigant de l’aéroport de Cheremetievo, Igor Deldioujov, a admis, dans une interview pour le site Svoboda.org, recevoir de nombreuses plaintes pour discrimination selon l’âge et l’apparence physique. Mais à l’en croire, parce qu’elles élèvent seules des enfants en bas âge, parce qu’elles ont contracté un crédit ou pour d’autres raisons personnelles, la majorité des hôtesses craignent de porter ces litiges en justice.

Formellement, les critères de recrutement d’Aeroflot ne mentionnent aucune exigence spécifique concernant l’apparence physique. Concernant les hôtesses, le site du groupe ne demande qu’une formation secondaire, un certificat d’aptitude professionnelle, la connaissance de l’anglais niveau intermediate et le désir de travailler dans la sphère des services. Pourtant, les candidates doivent renseigner leur poids, leur taille et la taille de leurs vêtements. Le groupe affirme n’avoir que des exigences de taille minimum, devant permettre au personnel navigant d’atteindre les coffres situés au-dessus des sièges, afin d’aider les passagers à ranger leurs bagages cabine. Théoriquement, la fonction d’hôtesse de l’air/steward consiste notamment à « garantir la sécurité en vol, assurer le service aux passagers et créer une atmosphère d’hospitalité et de confort à bord de l’avion ». Avec les 80 heures de vol par mois qui constituent la norme, un membre du personnel navigant peut s’assurer un salaire stable de 50 à 80 mille roubles, soit 728 à 1165 euros mensuels, primes inclues.