Nucléaire : 40 ans d’atomes crochus entre la France et la Russie

La France et la Russie coopèrent depuis longtemps sur la feuille de route de création d’un réacteur à neutrons rapides de quatrième génération, sur lequel on ne possède toutefois encore aucun détail concret.


Sur le marché mondial de l’énergie nucléaire, les entreprises chinoises rattrapent à grands pas les « vieux » chefs de file européens, américains et japonais. Rien d’étonnant, donc, à ce que la Russie et la France, leaders reconnus du marché européen, collaborent étroitement depuis plus de 40 ans déjà dans le secteur de l’utilisation pacifique de l’atome, malgré la concurrence qui les oppose. La France est aujourd’hui le principal partenaire de la Russie en matière de projets dans les pays tiers.

Rosatom 1
Atelier d’assemblage de combustible nucléaire à Novossibirsk. Crédits : Wikimedia

Le siège du centre régional de Rosatom pour l’Europe occidentale se situe dans le VIIIe arrondissement de Paris, à une courte distance à pied de celui de la société Électricité de France (EDF), chargée de la construction et de l’exploitation de toutes les centrales nucléaires françaises.

Ce voisinage s’explique notamment par l’étroite coopération qui unit la France et la Russie dans la sphère du nucléaire depuis de nombreuses années et dont les bases ont été posées à la fin des années 1970, avec la signature par EDF du premier contrat de fourniture d’un uranium enrichi qui était encore, à l’époque, soviétique.

Si cette coopération s’est avérée fructueuse, c’est que la Russie et la France ont toujours misé sur une utilisation pacifique de l’atome. En France, la part du nucléaire dans la production électrique du pays s’élève à 72 %. Si ce chiffre semble bien plus modeste en Russie – 17 % environ –, il est important au vu des dimensions du pays. À titre de comparaison, la part du nucléaire en Chine (qui possède aujourd’hui le plus vaste programme de construction de centrales nucléaires au monde) n’est que de 3,5 %.

Les sphères du nucléaire russe et française ont beaucoup en commun. Non seulement les deux pays exploitent des centrales sur leur territoire, mais ils en construisent aussi à l’étranger, disposent de capacités de production de combustible nucléaire et de traitement du combustible nucléaire usé, et se consacrent activement au problème des déchets nucléaires. Au fond, chacun d’eux « couvre » l’ensemble du cycle du combustible nucléaire. Et le groupe français Areva, à qui EDF a racheté son activité réacteurs, ressemble beaucoup à la corporation étatique Rosatom en termes de possibilités.

Les spécialistes russes de l’atome coopèrent avec Areva depuis les années 1990 : dans l’usine MSZ de l’entreprise spécialisée dans le cycle du combustible nucléaire TVEL (membre de Rosatom), à Elektrostal, ils produisent conjointement du combustible nucléaire, qu’ils livrent à plusieurs pays d’Europe (Royaume-Uni, Suède, Suisse et Allemagne). Mais pour que le combustible made in Russia convienne aux réacteurs de conception occidentale, l’usine de Rosatom a dû apprendre à fabriquer des assemblages de combustible adaptés aux centrales nucléaires étrangères. Les quatre premiers assemblages de combustible de ce type ont été produits en 1996 pour la centrale d’Obrigheim, en Allemagne. Et, en 2013, le site d’Elektrostal accueillait la cérémonie solennelle de signature du certificat symbolique de transfert au commanditaire du 3 000e  assemblage de combustible conçu par MSZ dans le cadre de son contrat avec Areva.

Les spécialistes russes du nucléaire coopèrent aussi avec Areva sur la fourniture de ce qui constitue le « cerveau » de toute centrale nucléaire : les systèmes d’automation industrielle destinés aux centrales nucléaires russes et à celles de conception russe établies dans des pays tiers.

Autre société du groupe Rosatom : l’entreprise unitaire publique Usine électromécanique de l’Oural, qui, depuis 2013, localise sa production d’équipement électrotechnique et de systèmes d’automation industrielle pour les projets de construction de centrales nucléaires à l’étranger. La société russe a obtenu le statut officiel de partenaire certifié de Schneider Electric Industries SAS, et peut aujourd’hui produire et vendre de l’équipement fabriqué par les Français.

La coopération concerne non seulement la production d’équipement, mais aussi les questions de sécurité des réacteurs, des installations du cycle du combustible et d’autres installations nucléaires commerciales, ainsi que la sécurité du transport de matériaux nucléaires et radioactifs et la préparation et la réponse au risque d’accident. En la matière, Rosatom collabore avec l’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

Plus rapide que les autres

Beloyarsk atome 1
Salle de contrôle de la centrale nucléaire de Beloïarsk. Crédits : Wikimedia

La Russie est aujourd’hui un leader mondial en matière de projets de réacteurs à neutrons rapides. Le développement des réacteurs rapides est lié au rêve le plus cher des spécialistes de l’atome : boucler la boucle du cycle du combustible nucléaire. Les réacteurs à eau pressurisée aujourd’hui largement répandus (notamment dans les pays occidentaux) ne le permettent pas. Mais les réacteurs à neutrons rapides contribueront à remplir cet objectif de réintroduire dans le cycle du combustible les produits issus du traitement des déchets.

L’année dernière, la centrale nucléaire de Beloïarsk a accueilli le lancement du réacteur à neutrons rapides BN-800 (réacteur rapide au sodium d’une puissance de 800 MW), qui doit servir de prototype pour une unité plus puissante : le réacteur BN-1200. La décision de construire des BN-1200 dépendra du fonctionnement du BN-800.

Les Français se consacrent eux aussi à la thématique « rapide ». Ils travaillent aujourd’hui activement à la création de leur réacteur à sodium rapide : ASTRID. Selon les médias français, le projet avance, mais il ne pourra être achevé que deux ans plus tard que prévu (le réacteur devait initialement être livré en 2017). Tant que le projet technique ne sera pas prêt, le gouvernement ne pourra pas prendre la décision de construire l’unité.

Par ailleurs, la France et la Russie coopèrent depuis longtemps sur la feuille de route de création d’un réacteur à neutrons rapides de quatrième génération, sur lequel on ne possède toutefois encore aucun détail concret. L’intérêt pour des centrales nucléaires à réacteurs rapides est aujourd’hui très présent dans le monde, surtout en Asie.

Projet d’enjeu stratégique

Kolzoduy 1
La centrale nucléaire de Kozlodouï, en Bulgarie. Crédits : Energoremont Kozloduy

Ces derniers temps, l’un des plus grands projets de Rosatom avec ses partenaires français est le travail sur la prolongation de l’exploitation du cinquième réacteur de la centrale nucléaire de Kozlodouï, en Bulgarie. Le travail de préparation a été achevé fin octobre 2016. Rosatom avait participé à l’appel d’offres au sein d’un consortium avec EDF, établi selon un contrat signé en septembre 2014, d’ailleurs conclu en un délai record de 27 mois, soulignent les parties elles-mêmes (les procédures de ce genre prenant habituellement plus de temps).

Côté russe, le projet a impliqué plus de 100 spécialistes issus de 15 organisations, notamment Gidropress, Atomtekhenergo, l’Institut Kourtchatov, l’Institut de recherche sur les matériaux Prometey et OKBM Afrikantov. Les recherches ont établi que l’équipement, les structures et les systèmes étaient opérationnels et, considérant le système de réparation, de maintenance et d’entretien en vigueur, pouvaient encore être exploités sans danger jusqu’en 2047.

Ce projet conjoint avec EDF contribuera à renforcer les liens entre les deux groupes, estime-t-on chez Rosatom. Un enjeu crucial pour la partie russe, sachant que la France prépare aujourd’hui une vaste opération, au nom de code « Grand carénage », de modernisation de l’ensemble des réacteurs nucléaires en fonctionnement dans le pays (et il y en a plus de 50). Si les Français prévoient de lancer l’opération en 2020, on ne possède encore aucune information sur leurs futurs partenaires.

Olga Orlovskaïa