Dans les entrailles du Chinatown moscovite

« Le bonheur, c’est de dormir jusqu’à se réveiller naturellement, et compter son pognon jusqu’à en avoir des crampes. »


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À la différence de nombreuses mégapoles mondiales, telles New York, Londres ou Paris, Moscou n’a pas de quartier chinois à proprement parler. Pourtant, la ferme opposition des autorités municipales à la formation de ghettos dans la ville n’empêche pas la communauté chinoise d’y être fortement implantée. Où vivent les déracinés de l’Empire du Milieu ? Le Courrier de Russie est parti à la recherche du Chinatown moscovite.

Moskva chinois
Travailleur devant le marché « Moskva », à Moscou. Crédits : Andreï Svitaïlo/TASS

Le marché Moskva, dans le quartier de Lioublino, dans la banlieue sud-est de Moscou, n’a, en apparence, rien de singulier : un énorme bazar – comme on en trouve un peu partout en Russie – de 175 000 m2 , avec 14 entrées et plus de 5 000 échoppes.

Pourtant, une fois à l’intérieur, un vent venu de Chine vous emporte instantanément. Des haut-parleurs crachent les sempiternels hits musicaux chinois, interrompus de temps à autre par une voix à l’accent russe donnant des informations pratiques dans un mandarin approximatif. L’odeur d’épices exotiques et d’huiles lointaines qu’exhalent les trois restaurants chinois du marché titille les narines.

Toutes les échoppes du rez-de-chaussée et de l’étage abritent d’exigus magasins de vêtements, de chaussures, de maroquinerie, de jouets et de bijoux de pacotille. Dans la plupart, des hommes et des femmes au teint d’ambre et aux yeux effilés devisent, rigolent et s’apostrophent dans différents dialectes chinois. Coincés entre les ballots de marchandises solidement scotchés, les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone mais l’oreille toujours aux aguets, les vendeurs sont prêts à bondir à l’arrivée de clients ou de curieux de passage.

Selon ces commerçants, 10 000 Chinois environ travailleraient sur le marché – soit, si l’on en croit les données de l’ambassade de Chine à Moscou, un quart de la population chinoise de la capitale. « Le marché Moskva est ce qui ressemble le plus à un Chinatown, ici à Moscou. Près de la moitié des commerçants sont chinois, et la quasi-totalité des marchandises vendues sont fabriquées en Chine », affirme ainsi He Weiren, 49 ans, marchand de chaussettes, parmi les premiers commerçants à s’être réinstallés à Lioublino en 2009, après avoir dû quitter le Tcherkizovski, ex-plus grand marché de la capitale, fermé par les autorités municipales.

Le « dédouanement gris »

Chinois Moskva
Li Yongchen, vendeur de jeans pour enfants au marché Moskva. Crédits : Junzhi Zheng

Pour les commerçants du marché Moskva, la vie à Chinatown est loin d’être un long fleuve tranquille. Accusés de contrebande et de fraude fiscale, ils sont régulièrement visés par des descentes de police, qui se soldent la plupart du temps par des saisies de marchandises.

Li Yongchen, 26 ans, tient une échoppe de jeans pour enfants au rez-de-chaussée. Il se confie : « 80 % des Chinois travaillant ici font venir leurs marchandises de Chine grâce au dédouanement gris. C’est-à-dire qu’ils recourent à des bureaux de dédouanement en cheville avec des douaniers russes. En échange de pots-de-vin, ces derniers laissent passer les marchandises à prix cassés. » Et d’ajouter : « Mes lots, par exemple, m’ont coûté 1,7 dollar du kilo, et ils sont arrivés à Moscou en une vingtaine de jours seulement. Par la voie légale – le dédouanement blanc –, ça aurait pris trois mois et ça m’aurait coûté deux ou trois fois plus cher. »

Des visas « bancals »

Les soucis des marchands chinois ne s’arrêtent pas là. Faute de papiers en règle, ils sont souvent victimes d’extorsion de la part des agents de police russes. « De nombreux Chinois de Lioublino ont des visas, disons, bancals. Ils se les procurent auprès d’entreprises dont l’activité n’a rien à voir avec celle qu’ils exercent sur le marché. C’est illégal, et les policiers le savent et en profitent. Que faire sinon leur donner ce qu’ils veulent ? Ce sont les chats, et nous sommes les souris », se plaint Li Yongguo, frère aîné de Li Yongchen.

Wang Qiang, 35 ans, marchand de chaussures originaire de Wenzhou, une ville côtière à 400 km au sud de Shanghaï, explique être « habitué » à ces pratiques d’extorsion qui, à l’en croire, « prennent toujours les Asiatiques pour cibles ». « Tous les Chinois de Lioublino se sont déjà fait contrôler par des policiers à la sortie du marché ou alentour. Leur méthode varie peu. D’abord, ils menacent de nous emmener au commissariat à cause d’un cachet mal placé ou d’une signature effacée dans le passeport, puis, face à notre désarroi, ils proposent de tout arranger en échange d’une certaine somme, qu’ils appellent ironiquement un petit plus pour le thé, un pourboire, et qui varie entre 500 et 5 000 roubles, selon leur humeur. Cela nous arrive toutes les semaines. Avec le temps, j’ai trouvé une astuce pour ne pas payer – je leur dis : Enfin, Messieurs, on s’est déjà rencontrés avant-hier. Vous avez vraiment une mémoire de poisson rouge ! »

Wang éclate de rire, avant de poursuivre : « Bien sûr, ça ne marche qu’avec ceux qui ont gardé un brin de scrupule. Les poilus [surnom donné aux Russes par les Chinois] mettent tous les Asiatiques dans le même sac. Donc, nous n’avons qu’à saisir leur talon d’Achille – et les rouler dans la farine ! »

Marginaux

Chinois moscou
A l’intérieur du marché Moskva à Moscou. Crédits : Junzhi Zheng

Malgré l’ampleur de ces extorsions, les contre-attaques sont rares. Parmi la communauté chinoise de Lioublino, beaucoup préfèrent se taire, craignant de « s’attirer des ennuis ». Certains dénoncent toutefois la passivité de leur ambassade et de l’Association des entrepreneurs chinois de Russie. « En 2015, après une rafle des OMON [forces russes anti-émeute] sur le marché, des agents de l’ambassade sont venus nous voir. Ils ont écouté nos griefs et pris des notes, avant de disparaître. Depuis, on n’a plus de nouvelles. Et rien n’a changé », se souvient Zhang Feng, jeune marchand de lingerie originaire de la province chinoise orientale de l’Anhui.

La gorge nouée, il repose sa gamelle et s’emporte : « Tout ça parce qu’ils ont honte de nous ! Parce que des contrebandiers et des illégaux comme nous, ça leur ferait perdre la face ! Mais à mon avis, la première raison, c’est que nous avons en Chine un gouvernement central trop faible, qui n’ose pas et n’est pas capable de protéger ses propres citoyens ! »

Time is money

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Marché Moskva à Moscou. Crédits : Junzhi Zheng

À 17h, tout ou presque est fermé, sur le marché. Excepté une poignée d’échoppes tenues par des commerçants fidèles au poste, tentant d’attirer les derniers clients. Les vendeurs de Moskva, avec leur apparence modeste et leurs kiosques minuscules, ont l’air de petits marchands de détail. Mais en réalité, ce sont tous des grossistes, faisant un chiffre d’affaires annuel moyen de 55 millions de roubles (environ 890 000 euros) et possédant chacun au moins un entrepôt à Lioublino, qui leur coûte 50 000 roubles (811 euros) par mois.

Gao Lin, marchand de pulls, attend le client : « C’est encore la saison des pulls, explique-t-il. Il faut tenir jusqu’au bout. J’ai perdu 40 % de chiffre d’affaires avec la chute du rouble ; avant, j’atteignais facilement les 50 millions de roubles (823 368 euros) par an. C’est difficile de vivre bien ici tout en envoyant une somme mensuelle correcte à ma famille en Chine… Je dois travailler plus pour gagner plus ! »

L’homme, âgé de 53 ans, confie n’avoir « aucun loisir » et « pas le temps de partir en vacances, ni en week-end ». « Ici, on travaille 7 jours sur 7, de 4h du matin à 17h ou 18h le soir. Ma journée terminée, je ne pense qu’à deux choses : manger et dormir. Comment voudriez-vous que je fasse autrement ? En outre, nous les Chinois, nous évitons de sortir après 21h : nous risquerions de tomber sur des racketteurs. »

Son employée vietnamienne lui remet une épaisse liasse de billets – la recette journalière, probablement. L’espace de quelques secondes, le regard morne de Gao s’égaye. Il recompte les coupures puis les range soigneusement dans la sacoche qu’il porte en bandoulière. Et conclut sur un dicton chinois : « Le bonheur, c’est de dormir jusqu’à se réveiller naturellement, et compter son pognon jusqu’à en avoir des crampes. »