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Comment la Russie a conquis l’atome

Propulsé le 5 octobre 2016 au poste de directeur adjoint de l’Administration du président Poutine, Sergueï Kirienko a dirigé 11 ans durant la corporation d’État Rosatom, le géant nucléaire russe. Sous sa gestion, la Russie a fait une percée spectaculaire à l’international. Aujourd’hui, elle est le premier constructeur de centrales nucléaires dans le monde. L’hebdomadaire économique Kommersant Dengui explique comment le pays en est arrivé là.

Rosatom
Au sein de l’Institut des matériaux pour réacteurs, une branche de Rosatom dans la région d’Ekaterinbourg. Crédits : Donat Sorokine/TASS

C’est en 2005 que Sergueï Kirienko a pris la tête du nucléaire russe, désigné à la direction de l’Agence fédérale pour l’énergie atomique par le président Poutine, avec pour mission de renforcer le contrôle de l’État sur le secteur et de faire revenir la Russie sur le marché mondial. À l’époque, la Russie n’occupait que 8 % du marché de la construction de nouveaux réacteurs à l’international, et de nombreuses entreprises de la branche étaient privatisées par leurs propres directeurs. Kirienko a lancé la nationalisation d’une vingtaine de sociétés et les a replacées sous le contrôle de l’État. En 2007, ces entreprises étaient toutes réunies en une corporation d’État unique : Rosatom.

Aujourd’hui, la corporation regroupe environ 400 sociétés, qui couvrent tout le cycle de production dans le secteur atomique – depuis l’extraction d’uranium et la fabrication d’énergie nucléaire jusqu’à la conception, la construction et la maintenance des centrales et la création de missiles nucléaires.

L’agence a atteint une ampleur sans précédent – à l’heure actuelle, dans le monde, aucune entreprise ne propose une ligne aussi complète de services. La China National Nuclear Corporation, par exemple, construit aussi des stations atomiques mais ne fabrique pas d’équipement énergétique ; la société française Areva, de son côté, ne produit ni armes ni énergie nucléaires. L’éventail de services des autres sociétés opérant sur le marché mondial est encore plus limité.

Des cours de physique pour diriger Rosatom

Sergueï Kirienko
Sergueï Kirienko. Crédits : kremlin.ru

À l’époque de la formation de Rosatom, les spécialistes prédisaient à l’agence une rapide débâcle, affirmant qu’un tel géant, impossible à gérer, sombrerait soit dans la désorganisation, soit dans l’excès de bureaucratie, voire les deux. Les collaborateurs du secteur se montraient tout aussi sceptiques, accusant Kirienko du plus terrible des péchés : l’absence de professionnalisme.

Et il faut admettre qu’au moment de son entrée en fonction, Sergueï Kirienko n’avait qu’une connaissance très superficielle de la branche nucléaire. Il a même travaillé, un temps, avec un professeur de physique pour combler ses lacunes. Ses efforts ont porté leurs fruits. « Vers 2010, Kirienko est devenu un spécialiste compétent, capable de prendre de bonnes décisions et qui se trompait rarement », confirme un représentant du secteur interrogé par Dengui.

Rosatom doit à Sergueï Kirienko la mise en place d’une nouvelle structure et d’une politique de ressources humaines efficace. Il est notamment le premier à avoir recruté des étrangers, avec la nomination à la vice-présidence du département Rusatom Overseas de Jukka Laaksonen, ex-directeur général de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection finlandaise, et Leos Tomicek, autrefois cadre dans une société d’ingénierie et de construction tchèque.

Les nouveaux arrivants ont progressivement modifié le style de la corporation. « Du haut de ses 55 ans, Tomicek pouvait s’installer dans un bar pour travailler, comme un vrai hipster, confie une source au sein de Rosatom. Pour nos sévères chercheurs nucléaires, au départ, c’était d’une bizarrerie sans nom… mais peu à peu, nous nous sommes rendu compte que notre propre style devenait plus moderne. »

Autre mérite de Sergueï Kirienko : la réduction significative des dépenses de la corporation, ce qui constitue jusqu’à présent une rareté pour une compagnie d’État. À titre de comparaison, alors que les frais d’activité de Gazprom ont augmenté de 17,6 % au cours de l’année précédente, Rosatom a vu les siens baisser de 10 %.

Renaissance nucléaire

Rosatom
Dans une centrale de Rosatom en Russie. Crédits : Rosatom/FB

C’est sur les marchés mondiaux que Rosatom a accru ses bénéfices de la façon la plus spectaculaire : son paquet de commandes de centrales nucléaires à l’étranger a été multiplié par cinq depuis 2007, atteignant la somme de 110 milliards de dollars.

Rosatom est aujourd’hui leader dans ce domaine, avec 36 unités commandées de par le monde, soit 40 % du marché global de la construction de centrales. La corporation russe est à la tête de plus de commandes que tous ses concurrents pris ensemble, et son bénéfice net, au cours de ses neuf années d’existence, a été multiplié par dix, pour atteindre 143,8 milliards de roubles (environ 2 milliards d’euros).

Chez Rosatom, on estime devoir ce succès, en premier lieu, à des technologies d’avant-garde. « La Russie a construit et équipé la première et la seule centrale nucléaire de troisième génération au monde, de type 3+. Cela permet à nos clients potentiels de tâter le produit fabriqué et d’observer les différents stades de sa réalisation », souligne Vladislav Botchkov, vice-président du département des communications de Rosatom – Réseau international.

Mais cette réussite est aussi partiellement due à une conjoncture favorable. Au milieu des années 2000, le monde a connu le début d’une « renaissance nucléaire ». Durant les vingt ans qui ont suivi la catastrophe de Tchernobyl, les scientifiques et les ingénieurs, effrayés, avaient expérimenté des formes d’énergie alternatives – éolienne, solaire, biomasse… Mais aujourd’hui, l’Association nucléaire mondiale recense 60 centrales en cours de construction sur la planète – soit un chiffre jamais atteint jusqu’à présent – et 440 stations en fonctionnement dans le monde.

Tuer la concurrence

Rosatom nucléaire
ITER, réacteur de recherche civil à fusion nucléaire de type tokamak. Le projet associe trente-cinq pays : ceux de l’Union européenne ainsi que l’Inde, le Japon, la Chine, la Russie, la Corée du Sud, les États-Unis et la Suisse. Crédits : ITER / EJF RICHE

Jusqu’au début des années 2010, trois grands acteurs se partageaient le marché : le groupe américain Westinghouse (appartenant aujourd’hui à 87 % au japonais Toshiba), Rosatom et le français Areva. Mais ces dernières années, Areva a été pratiquement exclue de la compétition : il ne lui reste aujourd’hui que 6 à 7 % des commandes mondiales. Les difficultés du groupe français sont liées à deux facteurs : d’une part, l’UE a quasiment cessé de construire des centrales nucléaires et, de l’autre, ses projets en Finlande et en France ont dépassé les devis initiaux et ont pris un retard de plusieurs années sur les délais prévus, lui faisant perdre des bénéfices. En principe, les entreprises japonaises auraient pu espérer se faire une place au sein de la troïka des leaders, mais elles ont suspendu tous leurs projets après la catastrophe de Fukushima. En pratique, Toshiba est aujourd’hui le seul groupe à se maintenir – grâce au rachat de Westinghouse et à l’utilisation de ses technologies.

De fait, Westinghouse demeure actuellement le seul concurrent sérieux de Rosatom, sachant que la part des Américains sur le marché mondial ne représente que la moitié de celle de la corporation publique russe.

La géographie des commandes, elle aussi, a joué en faveur du géant russe : les principaux commanditaires de nouvelles centrales, ces dernières années, ont été des pays asiatiques – Inde, Chine, Turquie, Vietnam, Bangladesh – unis à la Russie par des liens de longue date, ce qui a largement facilité, pour Moscou, la percée sur ces marchés.

Dans le même temps, malgré le déclin d’intérêt de l’Union européenne pour l’énergie nucléaire, Rosatom est parvenue à pénétrer sur le marché finlandais, mais aussi, grâce à des liens anciens, à maintenir ses contrats avec la Hongrie et à lancer un nouveau chantier en Biélorussie.

Autre circonstance au bénéfice de ce développement considérable : les crédits étatiques. Sans le soutien du gouvernement russe, Rosatom n’aurait peut-être pas vu ses bénéfices augmenter si rapidement, estime un professionnel du secteur interrogé par Kommersant.

Sans oublier, enfin, la faiblesse du rouble et le moindre coût de la main-d’œuvre en Russie : ce sont ces facteurs, principalement, qui expliquent que le chiffre d’affaires en roubles de Rosatom a plus que doublé entre 2013 et 2015.

« Le coût des services liés à la construction de centrales nucléaires est fixé en dollars dans le monde entier. Une unité revient à 6 à 10 milliards de dollars en moyenne, en fonction de sa puissance. Et vu que Rosatom produit ses équipements et son combustible en Russie, ses dépenses sont en roubles – elle est donc gagnante dans le cas d’une monnaie nationale faible », explique ainsi Sergueï Kondratiev, directeur pour le secteur nucléaire au sein de l’Institut russe de l’énergie et des finances.

Traduit par Julia Breen

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