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Économie russe : diagnostic et prescriptions

Où va l’économie russe, qui est responsable de la crise et que doivent faire le pays en général, et le citoyen lambda en particulier ? Rouslan Greenberg, conseiller scientifique en chef de l’Institut d’économie de l’Académie russe des sciences, répond aux questions de la revue Kultura.

Jeune femme devant un tableau de taux de change. Crédits : TASS
Jeune femme devant un tableau des taux de change à Moscou. Crédits : TASS

Kultura : Avec quel bagage économique commençons-nous l’année ?

Rouslan Greenberg : Les indices statistiques sont déprimants. En 2015, le PIB a perdu près de 4 %, l’inflation a oscillé entre 13 et 15 %, et les revenus réels de la population ont chuté de 10 à 12 %. Mais le plus inquiétant, c’est le pessimisme ambiant. Les gens sont en plein désarroi, au bord de la panique. Ils s’attendent à de nouvelles difficultés.

C’est une situation extrêmement pénible pour l’économie et la sphère sociale. Et surtout, le gouvernement ne propose pas l’ombre d’une solution. Nous sommes condamnés à cette dépendance aux matières premières, humiliante. Or, le cours du pétrole est à la baisse. Cette tendance se maintiendra en 2016 et entraînera évidemment des réductions budgétaires.

Je crains que la sphère sociale ne soit la première à en souffrir, et qu’il nous faille nous préparer à une phase économique encore plus difficile. Il faudra peut-être prendre certaines mesures radicales, sous forme d’importants investissements publics, en priorité dans des mégaprojets tels les chemins de fer et les routes.

Kultura : De nombreux experts proposent d’abaisser le taux directeur de la Banque centrale, qui est aujourd’hui de 11 %…

R.G. : C’est une erreur. Le taux directeur de la Banque centrale ne peut pas être inférieur à celui de l’inflation. Comme je l’ai déjà dit, il faut lancer des mégaprojets. Pour les financer, il faudra effectivement abaisser le taux : mais il devra s’agir d’une baisse sélective, et non totale.

Kultura : Qu’y a-t-il à l’origine de ce si sombre tableau ?

R.G. : L’origine, c’est la philosophie même de notre politique économique, erronée. Ces 25 dernières années, nous nous sommes orientés vers l’autorégulation économique. Et c’est précisément ce qui nous a conduits dans l’impasse. Le gouvernement aurait dû mener une politique industrielle et fixer des priorités de développement.

L’autre erreur est d’avoir trop ouvert notre économie dans les années 1990. Nous essayons aujourd’hui de faire machine arrière. Mais c’est bien là que le problème actuel prend ses racines : dans les têtes, et dans cette philosophie du fondamentalisme de marché. Quand on est guidé par une doctrine erronée, l’échec est inévitable.

Quant aux causes concrètes du triste état de notre économie, elles sont au nombre de trois. D’abord et avant tout, la brusque chute des prix du pétrole ; ensuite, la dévaluation du rouble et le refus de la Banque centrale de soutenir le cours de la devise à un moment critique ; et enfin, les sanctions.

Kultura : Dans le même temps, le complexe militaro-industriel renaît tout doucement… On observe donc aussi des éléments positifs.

R.G. : Certes, mais ce ne sont pas eux qui dominent. Il y a des résultats positifs dans la substitution aux importations, des avancées dans l’agriculture… L’élevage de volaille et de porcs se porte bien, mais la situation est plus problématique avec les bovins. Pour tout vous dire, notre peuple est habitué à tout. À cultiver son potager à la datcha et à faire des conserves de cornichons et de tomates pour l’hiver. Nous survivrons. Mais c’est qui, ce « nous » ? Nous sommes tous différents… Les inégalités sont énormes en Russie. 20 % des gens ont des réserves, mais les 80 % restants continuent de lutter pour survivre.

Kultura : La fuite des capitaux hors de Russie se poursuit-elle ?

R.G. : Mais à quoi servirait de garder les capitaux en Russie s’il n’y a nulle part où les investir ?! Il faut bien que l’argent aille quelque part. Les entreprises sont paralysées. Elles ne savent pas à quel taux directeur s’attendre, ni à quel taux de change… Il est impossible d’établir des plans de développement. Pour toutes ces raisons, l’argent cherche des refuges, des zones où il pourra au moins conserver son pouvoir d’achat.

Kultura : Mais qui est responsable ? Plusieurs économistes accusent les libéraux au sein du gouvernement.

R.G. : La faute incombe en réalité à toute la « maison dirigeante », qui, je le répète, a mis le cap sur l’autorégulation. Lorsque le pétrole se vendait cher, on se disait que tout allait bien. Et on n’a rien fait pour améliorer le climat des investissements ni la structure de l’économie.

En 25 ans, cette dernière est devenue primitive. Mais c’est une erreur d’accuser un certain « bloc libéral ». Il n’y a pas de bloc libéral ! Ce sont des âneries, ou, plus précisément, des résonnances de débats anciens. Il n’y a aucun politicien libéral en Russie. Ce qui existe, en revanche, c’est la fameuse « verticale du pouvoir », où tout dépend de la tête, d’un seul homme. Et ceux qui font partie de cette hiérarchie exécutent les ordres, c’est tout. Etre ou ne pas être libéral n’a pas de sens. Il n’y a pas de divergences idéologiques.

Kultura : Certains commentateurs affirment que nous avons une économie « coloniale ». Et que la faute en reviendrait au FMI et à ses directives… Qu’en pensez-vous ?

R.G. : C’est faux, évidemment. Nous ne sommes pas la Zambie non plus. Et rappelez-vous : c’est nous qui étions en extase devant ce que faisaient les pays occidentaux – on ne nous a rien imposé ! Nous avons choisi d’appliquer leurs recettes.

L’Occident voulait que nous ne produisions que du pétrole et du gaz et que nous vendions des métaux et des engrais. Tout le reste, nous vous l’enverrons, disaient-ils. Mais personne ne nous obligeait à dire oui ! Nous avons fonctionné ainsi tout au long des années 1990. Et puis, un beau matin, nous nous sommes finalement réveillés, nous avons décidé de ne plus rester à genoux. Mais je ne sais pas si nous aurons la force de nous relever, c’est une entreprise colossale… En tout cas, il est trop facile d’accuser l’Occident de tous nos maux, c’est stupide. Ils ne nous ont pas mis le revolver sur la tempe, que je sache !

Kultura : L’Occident menait tout de même une partie de l’élite par le bout du nez…

R.G. : Une partie de l’élite, oui. Et le peuple, que faisait-il ?

Kultura : Le peuple s’est fait avoir.

R.G. : Mais d’abord, c’est qui, les élites ? Personne n’a trahi personne. Les milieux dirigeants ont agi conformément à la prétendue seule bonne théorie économique du moment : « laissons tout faire, et tout ira naturellement bien ». Et voilà où cela nous a menés. Avant de chercher des ennemis, reconnaissons nos torts.

Kultura : Un autre thème à la mode aujourd’hui est celui de la « crise du capitalisme ». Quel est votre avis sur la question ?

R.G. : Là, il y a indéniablement une grande part de vérité. Mais de nouveau, il faut avant tout se demander de quel capitalisme on parle. Dans les années 1950-1970, il y a eu un capitalisme humain et social. Qui était surtout le fruit de la lutte entre les deux grands systèmes qui se partageaient le monde. L’Occident devait montrer que, chez lui aussi, les relations sociales se portaient bien. Ça a été l’âge d’or du capitalisme.

Mais ensuite, avec l’entrée dans l’ère du fondamentalisme de marché, du libéralisme de droite et du « retour à Adam Smith », on s’est peu à peu dirigé vers un capitalisme zoologique, vers la loi de la jungle, si vous préférez, ce qui a engendré de très fortes inégalités. Et pas seulement chez nous, mais dans le monde entier.

Cette jungle, nous y sommes toujours – et les choses doivent changer. Les gens ne supporteront pas longtemps ce capitalisme antisocial. Aujourd’hui, on recherche intensivement un nouveau modèle. Et peu importe qu’on le baptise « capitalisme » ou « socialisme ».

Le signe révélateur de la crise mondiale actuelle est le rétrécissement de la classe moyenne. Celle-ci a connu son plein essor dans les années 1960, où elle représentait les deux tiers de la population. Mais aujourd’hui, elle se réduit. Le fossé entre les pauvres et les riches se creuse. Notre mission est de rendre au capitalisme sa dimension sociale.

Kultura : Et qu’en est-il de la « guerre des devises », cette autre tendance actuelle ? Le yuan a-t-il réellement lancé un défi au dollar ?

R.G. : Le yuan n’a rien lancé du tout ! Il n’y a pas le moindre « défi » en vue. Si le yuan a effectivement des perspectives, c’est seulement à long terme. Aucune monnaie n’est actuellement en mesure de concurrencer le dollar en tant que devise internationale, cette fonction qu’il remplit depuis la Seconde Guerre mondiale.

Effectivement, en termes de gouvernance, de puissance politique, les Américains sont aujourd’hui un peu à court de possibilités. Ils ne peuvent pas diriger seuls le monde. Et puis, l’intégration a ses limites : les États sont souverains et veulent renforcer cette souveraineté. Mais le commerce international continue de reposer sur le dollar. On peut le déplorer et trouver ça injuste, mais pour l’heure, il faut faire avec.

À mesure que l’économie se renforcera et que le système monétaire poursuivra sa libéralisation, le yuan, mais aussi d’autres devises, lanceront effectivement des défis au dollar – c’est une certitude. Mais nous n’en sommes pas là. Le dollar n’est pas dépassé – ni même égalé, d’ailleurs – aujourd’hui et il ne le sera pas demain. Et ce n’est même pas pour après-demain, croyez-moi.

Ruslan Greenberg, président de l'Institut d'économie de la RAS, co-président du Forum économique de Moscou, parle de l'influence des sanctions sur la Russie ... Crédits : Facebook
Ruslan Greenberg. Crédits : Page Facebook officielle

Rouslan Greenberg, conseiller scientifique en chef de l’Institut d’économie de l’Académie russe des sciences, est un spécialiste éminent de l’économie des pays de l’ex-URSS. Né en 1946 à Moscou et diplômé de la faculté d’économie de l’université Lomonossov en 1968, il a soutenu sa thèse de doctorat en 1995, sur le thème : « L’inflation dans les pays post-socialistes ».

Maïlis Destrée

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  1. Je souhaite donner un exemple que je connais un peu : quand la célèbre voiture Gaz Volga est devenue démodée, on n’a pas investi pour la remplacer par un modèle plus moderne, comme font tous les autres constructeurs: on l’a remplacée par la Chrysler Sébring: évidemment, cela ne pouvait pas fonctionner car les automobilistes russes voulaient une vraie nouvelle Gaz Volga : d’où l’échec et d’où la fermeture de Gaz automobile. Les automobilistes russes sont donc obligés d’acheter des voitures importées.

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