La chute du rouble vue par les Russes

Depuis le début de l’année, le rouble a perdu 42% de sa valeur face à la monnaie européenne et 49% face au billet vert.


Après la chute spectaculaire du cours du rouble, lundi 15 et mardi 16 décembre, de plus de 20 % en deux jours, la Banque centrale russe a décidé d’augmenter son taux directeur à 17 % pour freiner cette baisse. Comment les hommes politiques et hommes d’affaires russes ont-ils réagi ? Le journal Vedomosti a sélectionné dix opinions emblématiques.

« Il n’est pas nécessaire d’instaurer une régulation excessivement stricte »

Dmitri Medvedev, Premier ministre, à l’occasion d’une réunion d’urgence avec les ministres du secteur économique et les patrons des grands groupes exportateurs mercredi 17 décembre.

Dmitri Medvedev, Premier ministre, à l'occasion d'une réunion d'urgence avec les ministres du secteur économique et les patrons des grands groupes exportateurs mercredi 17 décembre. Crédits: government.ru
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« Nous comptons prendre toute une série de décisions nécessaires, notamment augmenter le refinancement en devises des banques et assurer l’équilibre de l’offre et de la demande sur le marché des devises en augmentant les liquidités si besoin.

Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour reconnaître que le rouble est sous-évalué. Son cours actuel ne dessine pas un tableau objectif et ne reflète pas l’état de l’économie.

Les problèmes et les défis auxquels nous sommes confrontés sont liés à deux facteurs principaux, connus de tous, et qui ne dépendent pas de notre pays. Il s’agit de la baisse continue des prix du pétrole et d’autres matières premières, ainsi que de l’influence politique extérieure – c’est-à-dire les sanctions. Les marchés financiers auxquels nos banques et entreprises avaient autrefois accès leur sont aujourd’hui pratiquement fermés, et le rouble y réagit inévitablement.

Il est dans notre intérêt à tous de remettre de l’ordre au plus vite sur le marché des changes. Personne – ni nos concitoyens, ni les banques, ni aucun secteur – n’a besoin d’une telle instabilité. Toutefois, il n’est pas nécessaire d’instaurer une régulation excessivement stricte dans ce secteur, qui ne mènera à rien de bon. Nos actions futures doivent être basées sur les mécanismes du marché.

La chute du rouble joue sur nos émotions. Mais le pays dispose des ressources monétaires nécessaires pour atteindre ses objectifs économiques. »

« Il est très important de soutenir le secteur bancaire »

Alexeï Oulioukaev, ministre du développement économique, à l’occasion d’une réunion d’urgence sur la situation économique entre le Premier ministre et les ministres du secteur économique, mercredi 16 décembre.

Alexeï Oulioukaev. Crédits: ulpressa.ru
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« Le gouvernement de la Fédération de Russie avec la Banque centrale russe ont introduit une série de mesures qui devraient contribuer à stabiliser les choses. La situation est très complexe mais nous ne sommes ni les premiers, ni les derniers à traverser un tel moment. Il est important d’assurer une unité d’action entre la Banque centrale et le gouvernement.

Ces mesures viseront à garantir un équilibre entre l’offre et la demande sur le marché des changes, en augmentant les liquidités fournies aux banques russes en devises, en changeant le refinancement des banques – qui s’effectuera dorénavant plus souvent en devises étrangères qu’en roubles – et en réduisant la demande en devises étrangères via des avoirs en rouble au taux de change flottant.

Dans la situation actuelle, il est très important de soutenir le secteur bancaire, d’obtenir des garanties pour assurer son fonctionnement fluide et la qualité de ses crédits. À cet égard, des mesures ont été examinées, y compris celles nécessitant de modifier la législation relative à la recapitalisation des banques russes. Nous envisageons par exemple la mise en place d’un système de surveillance et de réglementation des banques, afin qu’elles puissent remplir efficacement leurs engagements.

Nous pensons que le taux de change actuel ne correspond pas aux conditions macroéconomiques fondamentales, et que la tâche des autorités est de le normaliser.

Il aurait certes fallu intervenir plus tôt, [sur le taux directeur, ndlr] mais c’est toujours plus facile a posteriori de savoir ce que l’on aurait dû faire. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une étape cruciale, car si ces mesures renforcent la devise, leurs effets ne devraient pas se faire attendre. »

«  Nous devons apprendre à vivre réellement dans la zone rouble »

Elvira Nabioullina, directrice de la Banque centrale russe.

Elvira Nabioullina. Crédits: ru.wikipedia.org
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« L’affaiblissement du cours du rouble est le signe que l’économie russe est en train de s’adapter à de nouvelles conditions économiques. Nous devons apprendre à vivre réellement dans la zone rouble, orientée davantage sur ses propres sources de financement et ses propres projets, et donner une chance à la substitution aux importations.

Je tiens à souligner que l’augmentation du taux directeur vise avant tout à réduire une éventuelle inflation. Il y aura peut-être un impact indirect sur le marché des devises, mais il ne sera pas instantané.

Le rouble est aujourd’hui sous-évalué. Il a besoin de temps. »

«  Il y a un an, nous n’aurions pu imaginer ce qui est en train de se passer même dans nos pires cauchemars »

Sergueï Shvetsov, vice-président de la Banque centrale russe.

Sergueï Shvetsov. Crédits: fedpress.ru
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« La situation est critique. Il y a un an, nous n’aurions pu imaginer ce qui est en train de se passer même dans nos pires cauchemars. Dans les prochains jours, la situation sera comparable aux pires heures de l’année 2008.

Beaucoup d’acteurs de l’économie se trouvent dans des situations difficiles en raison des événements récents. Croyez-moi, la décision du Conseil d’administration de la Banque de Russie [sur la hausse du taux directeur, ndlr] est le résultat d’un choix entre la peste et le choléra. Il n’y a là aucune intrigue. Ce qui se passe peut avoir différents effets sur le marché financier, que je ne peux pas prévoir pour l’instant.

Pourtant, je pense que l’expérience des nombreuses crises qu’a traversées le jeune système de financement russe nous aidera à prendre les bonnes décisions pour survivre dans cette situation et poursuivre l’activité des marchés financiers. »

« La chute du rouble est sans aucun doute un problème »

Vladimir Dmitriev, président de la banque publique russe Vnesheconombank (VEB).

Vladimir Dmitriev. Crédits: zimbio.com
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« C’est [la chute du rouble, ndlr] sans aucun doute un problème. Nous avons octroyé des prêts pour l’achat d’équipements étrangers selon un contrat basé sur un cours stable. Les producteurs russes ont notamment pris des crédits, avec l’aide de la VEB, dans le cadre de la mise en œuvre du programme de substitution aux importations. La production de ces sociétés est réalisée en roubles mais aujourd’hui, avec la chute de notre monnaie, elle ne suffit plus à couvrir tous les prêts en devises étrangères.

Le plus important est de s’assurer que les emprunteurs puissent financer des projets dans l’économie réelle. Cela nécessite un financement préférentiel des institutions financières, dans la mesure où le financement de projets comporte beaucoup de risques et implique des retours sur investissements longs. »

« Nous travaillons sérieusement pour mettre fin à cette orgie sur le marché des changes »

Andreï Belosousov, conseiller du président.

Andreï Belosousov. Crédits: fedpress.ru
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« Attendons de voir, parce que beaucoup dépendra des fluctuations du prix du pétrole. Cependant, je peux dire, en tant que participant à ce processus, que le gouvernement et la Banque centrale travaillent sérieusement pour mettre fin à cette orgie sur le marché des changes. »

« La Banque centrale est indépendante »

Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, sur l’absence de réaction immédiate de Vladimir Poutine quant à la décision de la Banque centrale d’augmenter le taux directeur.

Dmitri Peskov. Crédits: fedpress.ru
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« La question du taux directeur concerne plutôt le gouvernement. Le Kremlin n’a aucun commentaire à faire à ce sujet : dans notre pays, la Banque centrale est indépendante.

Les turbulences sur le marché sont avant tout liées à l’émotion et aux tendances spéculatives. ».

« Il faut travailler plus rapidement et plus efficacement »

Iouri Troutnev, vice-Premier ministre et ambassadeur de la région Extrême-Orient, à propos de la suspension de certains projets d’investissements dans sa région à cause de la situation financière.

Iouri Troutnev. Crédits: fedpress.ru
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« J’ai le sentiment que nous ne comprenons pas les changements qui surviennent sur les marchés financiers. La chute du rouble peut au contraire favoriser un développement rapide de la Russie ! Il me semble que nous ne devons pas nous plaindre du prix du pétrole et d’autres difficultés économiques : il faut simplement travailler plus rapidement et plus efficacement. »

« La Banque centrale va clairement dans le mauvais sens »

Boris Titov, président de la Commission pour la protection des droits des entrepreneurs.

Boris Titov. Crédits: b2bis.ru
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« La Banque centrale dispose de nombreux outils, très divers : depuis l’intervention jusqu’au contrôle des capitaux. Certes, elle a aujourd’hui décidé d’augmenter le taux directeur pour neutraliser les spéculateurs. Mais c’est une mesure qui va à l’encontre du développement de l’économie et met en péril la production.

Dans l’adresse de Vladimir Poutine à l’Assemblée fédérale, nous avons entendu qu’il fallait développer l’entreprise, les nouvelles technologies, l’investissement et la substitution aux importations – mais la décision de la Banque centrale ne va absolument pas dans ce sens. Elle va dans le mauvais sens. »

Réactions des dirigeants occidentaux

David Cameron, Premier ministre britannique, lors d’un discours face au Parlement britannique, mercredi 16 décembre.

« La situation actuelle [la chute du cours du rouble, ndlr] est due au prix du pétrole et aux sanctions, et montre que la Russie ne pourra pas continuer à faire partie du système financier international. Nous devons maintenir la pression. »

Barack Obama, président des États-Unis. Le président américain examine actuellement un projet de loi, voté à l’unanimité le 11 décembre par le Congrès, qui autorise la livraison d’armes létales à Kiev et impose à la Russie de nouvelles sanctions.

« Je suis contre un étranglement économique de Moscou, qui serait contre-productif pour Washington et ses partenaires européens. »

Ernot Gelder, coordinateur du gouvernement allemand pour les relations avec la Russie.

« Il serait illusoire de penser que, si les sanctions devaient être abolies demain, l’économie russe se porterait de nouveau bien. »