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Embargo russe sur les produits occidentaux : la parole aux producteurs français

Embargo russe sur les produits occidentaux : la parole aux producteurs français

Le 7 août dernier, la Russie mettait fin aux importations de certains fruits, légumes, viandes, poissons et produits laitiers en provenance des États-Unis, d’Union européenne, d’Australie, du Canada et de Norvège. Deux semaines après l’entrée en vigueur de cet embargo, Le Courrier de Russie recueille les premières impressions de producteurs français de denrées « interdites ».

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Les fromages européens victimes de l’embargo russe. Crédits : archives

« On s’en prend toujours aux produits qui n’y sont pour rien »

Robert Glandières, vice-président de la Confédération générale des producteurs de lait de brebis et des industriels de Roquefort.

Seuls deux fabricants de notre Confédération sont touchés par cet embargo : la Société des caves et les Fromageries papillon. En 2013, 40 tonnes de roquefort sont allées en Russie sur les 3 800 destinées à l’export. La Fédération russe n’est certes pas le plus gros de nos marchés – l’Allemagne importe par exemple 500 tonnes par an – mais perdre un client a toujours son lot de conséquences. 40 tonnes, c’est équivalent à un million de litres de lait, qui vont désormais perdre de la valeur. De 1180 euros les 1000 litres de lait destinés à la production de roquefort, nous chutons jusqu’à 750, voire environ 400 euros à la revente pour des produits moins valorisés, comme le lait en poudre – c’est une perte significative pour les producteurs.

Les conséquences se feront surtout ressentir en 2015, car tous les invendus de cette année seront stockés pour l’an prochain.

« Ce sont toujours les mêmes qui trinquent »

C’est assez agaçant, car on s’en prend toujours à des produits qui n’y sont pour rien, comme en 2009, avec la sur-taxation du roquefort aux États-Unis. [En réponse à l’interdiction par Bruxelles du bœuf aux hormones américains, les États-Unis ont triplé les droits de douane sur les importations de fromage français, soit 300 % pour le roquefort, ndlr]. »

« Il y a un manque de compréhension criant entre nos dirigeants et ceux de Russie »

Pascal Sauvètre, commercial-exportation chez Pommes 2 Sèvres, organisation commerciale de cinq producteurs de pommes des Deux-Sèvres.

« L’embargo nous touche même si son impact reste limité, puisque seuls 3 à 5 % de notre production sont destinés à la Russie. Le vrai danger, pour nous, est davantage l’effet « ricochet » qui peut suivre. La Pologne, grand producteur de pommes, en exporte plus de 400 000 tonnes par an en Russie, soit autant de fruits qui devront désormais être écoulés sur le marché mondial – et notamment européen. Sans parler des 50 000 pommes belges, 40 000 françaises, etc. qui risquent de faire chuter les cours. Enfin, le troisième effet demeure le risque que nos parts de marché en Russie soient récupérées par d’autres pays, ou par la Russie elle-même, si l’embargo était maintenu trop longtemps. D’autant que cela aurait un effet boule de neige dans l’économie de l’Hexagone. L’agriculture est une sphère qui fabrique des produits à faible valeur ajoutée mais emploie énormément de monde : fermiers, travailleurs agricoles, transports… L’impact pourrait être très grave.

Les producteurs, pour tout dire, sont en colère. Les dirigeants européens, en se mêlant de ce qui ne les regardait pas en Ukraine, sont les responsables. Et désormais, ce sont les agriculteurs qui doivent payer les pots cassés. Certes, pour nous, l’impact paraît à première vue plus « léger » que pour les maraîchers (tomates, etc.), puisque la pomme est un fruit qui se conserve très bien ; mais à la différence de ces derniers, les pommiers sont là, et nous ne pouvons pas, l’année prochaine, « ne pas planter ».

« Si cela devait durer trop longtemps, je songerais à aller proposer mon savoir-faire en Russie »

Je pense qu’il y a un manque de compréhension criant entre nos dirigeants et ceux de Russie. Les Européens se pensent en maîtres du monde, et ils ne veulent pas faire l’effort de comprendre la position russe dans le dossier ukrainien. L’OTAN, pour nous, c’est vague – mais il faut concevoir que Moscou ne souhaite pas forcément voir cette organisation s’installer à ses portes, en Ukraine. »

« Les Français doivent manger 10% de pommes en plus »

Daniel Sauvaitre, arboriculteur et viticulteur, président de l’Association nationale Pommes Poires et vice-président de la WAPA (World Apple and Pear Association)

La Russie est le premier importateur de pommes et poires au monde avec 1 200 000 tonnes par an, dont près de 750 000 tonnes de pommes européennes. Si les effets de l’embargo ne sont pas encore ressentis aujourd’hui, ils devraient l’être dès janvier 2015 – le début d’année étant un moment de grande exportation, du fait de droits de douane plus faibles et d’une consommation accrue.

La nouvelle de l’embargo russe a été très mal accueillie par les agriculteurs, d’autant que la récolte de l’année s’annonçait excellente, avec des prévisions de cueillette, pour l’ensemble des 28 pays de l’Union, de 12 millions de tonnes cet automne, soit un million de plus que l’an passé. Les producteurs risquent de voir leurs revenus baisser de façon très importante.

Désormais, nous devons adapter notre production à la nouvelle situation en insistant sur le caractère exclusif des pommes françaises. Les agriculteurs doivent se concentrer sur les très beaux fruits et ne mettre que ceux-ci en chambre froide. Il faut rééquilibrer l’offre et la demande et miser sur l’enthousiasme des consommateurs dans le monde pour de bons fruits français. L’arrivée d’une grosse quantité de pommes polonaises sur le marché français ne signifie pas forcément que les gens se jetteront dessus.

« La situation est moins grave pour les poires, dont le volume des exportations est aux alentours de cinq à six tonnes par an »

À l’image des Belges, qui se font photographier avec des poires, j’ai lancé une campagne de « selfies à la pomme » pour encourager la consommation de ces fruits en France. Mon slogan : « Mangez des pommes, pas des bombes » (photo ci-dessous). Il faut savoir que pour compenser les pertes, les Français ne devraient consommer que 10 % de pommes en plus. »

Daniel Sauvaitre, arboriculteur et viticulteur, président de l'Association nationale Pommes Poires et vice-président de la WAPA (World Apple and Pear Association)

Les exportations françaises en chiffres :

Note : Les chiffres indiqués peuvent varier selon la manière de comptabiliser les exportations. Les douanes françaises ne prennent en compte que les produits qui vont directement en Russie, tandis qu’à Moscou, on retient tout ce qui vient de France, même si la marchandise a fait plusieurs haltes avant d’atteindre le sol russe.

109 millions d’euros – c’est le montant des exportations de produits laitiers français, majoritairement des fromages, vers la Russie en 2013. (Source : Fédération nationale des coopératives laitières)

125 millions d’euros – c’est le montant des exportations de viandes et abats comestibles français vers la Russie en 2013. (Source : FranceAgrimer, établissement national des produits de l’agriculture et de la mer)

27 millions d’euros – c’est le montant cumulé des exportations de fruits, légumes et racines français vers la Russie en 2013. (Source : FranceAgrimer)

11 millions d’euros – c’est le montant des exportations de poissons et crustacés français vers la Russie en 2013. (Source : FranceAgrimer)

619 millions d’euros – c’est le montant des exportations de produits agroalimentaires vers la Russie en 2013. (Source : douanes françaises)

La France se place au 8ème rang des fournisseurs agroalimentaires de la Russie, soit 3,8 % des importations agroalimentaires russes derrière le Brésil, l’Allemagne, l’Ukraine, les Pays-Bas, la Chine, les États-Unis et la Turquie. (Source : ministère français de l’agriculture)

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