Que faire la quinzaine du 8 au 21 décembre

A ma gauche, le Daghestan. Montagneux, remuant. Ouverture sur la Mer noire et talon d’Achille, incontrôlable depuis qu’Ivan Grozny épousait la princesse Kucenej et s’alliait un Caucase aussi désiré que craint.


Pour des Amazones – Exposition

Le grand pays est féminin. Depuis les régiments de femmes scythes qui terrorisaient les Grecs en passant par les écoles pour filles de la Russie de Kiev – l’Union soviétique avec sa femme nouvelle inventait moins qu’elle ne le croyait. Le nouveau directeur de la culture dans la capitale a entrepris de placer Moscou au niveau de ses consœurs occidentales et, après la renaissance du parc Gorki et la promesse d’un nouveau Sokolniki, a nommé Marina Lochak à la tête du complexe d’exposition Stolitsa – qui englobe, avec le Manège, le Nouveau Manège et d’autres, le centre d’exposition L’ouvrier et la kolkhozienne. Le centre revu et corrigé renonce aux foires du miel et de la fourrure – s’ouvre à l’exposition phare du Musée russe de Pétersbourg : Venus sovietica. Il est venu le temps de faire la paix avec la période rouge, d’étudier l’URSS avec moins d’idéologie et plus d’empathie. D’y dénicher plus de familier que d’étrange et hostile, d’y retrouver des valeurs : spirituelles, morales, collectives. La déesse mythologique est désormais au champ et à l’usine. La femme idéale perd en féminin, gagne en puissance physique, a moins de poitrine et plus de biceps. Mais reste femme, et les ouvrières constructrices du métro de Samokhvalov, salopettes nouées à la taille, sont d’une sensualité à couper le souffle. Hommage.

Venera Sovietica – du 11 décembre au 3 février. MVTs Rabotchiï i kolkhoznitsa, Prospekt Mira, 123B. Métro VDNKh, Tél. +7 495 683 56 40. Le musée est ouvert tous les jours de 10.00 à 20.00, sauf le lundi. Nocturnes jusqu’à 21.00 le jeudi. Accessible aux personnes handicapées.

www.mvc-rik.ru

Pour une lucarne – Design

Dans la série l’URSS vue depuis des angles inédits, j’ai nommé l’exposition Design soviétique – années 1950-1980. Toujours le nouveau complexe d’exposition initié par Sergueï Kapkov – la salle du Manège abrite désormais un premier et unique en Russie Musée moscovite du design, et l’exposition est inaugurale. Parce que faire avec le passé soviétique, à l’échelle de masse, c’est aussi réussir la pirouette de le rendre acceptable pour les nouveaux hipsters urbains. Le Cosmos et l’avenir radieux, ils s’en contrefoutent – mais parvenir à prouver qu’il existait bien, contre toutes opinions répandues, un design soviétique, c’est parler leur langage, flatter leur toquade vintago-rétro-kitscho-bobo. Pendant que des créatrices de 22 ans et demi vendent à prix d’or des robes façon châles d’Orenbourg, le musée du design de Moscou déterre des objets quotidiens des Soviétiques – certes urbains, aisés, certes l’aspirateur Tchaïka n’a jamais nettoyé un sol d’izba. Mais au-delà du rétro facile, l’exposition vaut la balade : l’idéologie aussi dans les objets – le culte de l’enfance et du sport dans une matriochka-culbuto, des lampes qui ne peuvent s’empêcher de ressembler à des fusées, des affiches de cinéma ou de propagande d’une véritable invention, tout Rodtchenko dans un nécessaire à couture. Pour une amourette.

Design soviétique – années 1950-1980 : Jusqu’au 20 janvier. Musée du design de Moscou, TsVZ Manège, 1, Manejnaïa ploschad. Métro Okhotny Riad, Tél. : +7 495 645 92 71. Le musée est ouvert tous les jours de 12.00 à 22.00.

www.moscowdesignmuseum.ru

Pour un gusli – Danse

L’éclatement de la grande Union et le vide. Territorial, politique, spirituel. Les uns ont vendu des jeans, les autres sont retournés au temple, les troisièmes se sont accrochés à un communisme idéalisé. D’autres se sont tournés vers une période pré-révolutionnaire parfaitement fantasmée. Parmi les derniers, il en est de plus ou moins sympathiques. Autant on se passerait des nostalgiques de la grande Russie pour qui tout le vingtième siècle n’est que bruit et fureur, règne de la brutalité paysanne, autant on aime le « club de danses populaires Tuda-syuda » et ses recherches sur les instruments russes anciens. Les danses traditionnelles – celles-là qui vous semblent si simples du dehors mais qui vous emmêlent dangereusement les pattes si vous vous y essayez –, ça vous chauffe l’âme comme un défilé en fanfare. Dans l’individualisme cynique et froid des grandes villes, c’est un petit rayon de soleil collectif. Ensemble, prendre le temps de le perdre, du banquet, de la ronde. Quand au labour, à la chasse ou à la prière, on allait par villages entiers, quand une famille, c’était un domaine, quand on ne se demandait pas quoi faire de ses « loisirs », quand être à plusieurs tenait de la survie. Le club Dom a aussi de ce goût d’improbable, d’une époque disparue qui s’accroche, de cet air de brin d’herbe poussé dans le béton. En souvenir de la forêt vierge.

Klub narodnogo tantsa Tuda-Syuda – le 11 décembre, à 20h. Centre culturel Dom, 24, str. 4., B. Ovtchinnikovskiï pereulok. Métro Novokouznetskaïa. Tél. : +7 495 953 72 36

www.dom.com.ru

Pour un hiver nucléaire – Cinéma

Balabanov fut le génie des fiévreuses années 1990. Le noir de Gruz 200 et ses cadavres afghans, la folie de Brat 2, road-movie déjanté sur le sol américain. Balabanov alors intenable, inacceptables en Occident ses tirades – trop nationaliste, trop antisémite, trop tout court. Ivrogne Balabanov, impossible à coincer en interview – encore parti en zapoï. Mais le grand pays peu à peu se discipline, les automobilistes vous cèdent le passage, les hauts talons laissent place aux ballerines – et le réalisateur se fait vieux. Son dernier film pourrait bien être vraiment le dernier, les bruits courent et lui-même a déclaré que les médecins lui prédisaient la mort. Le petit bonhomme est toujours debout, peut-être pas pour longtemps, comme son cinéma, il se répète et s’essouffle. Plus de place pour ses anti-héros et ses rites initiatiques inversés. Plus la cote et moins d’entrain. Pourtant. En mémoire de l’humour acéré de ses dialogues, de son intelligence à saisir l’époque insaisissable – on testera ce Moi aussi, je veux. Fantastique et glauque, une bande de paumés, une voiture et le seul rêve qui vaille : poursuivre le bonheur. On a les quêtes qu’on peut, et eux s’en vont – un bandit dinosaure, un musicien raté, une putain philosophe, un alcoolique et son vieux père mourant – rechercher un clocher censé choisir ses élus. Trash pour trash, peut-être, mais bien fait.

Ia tozhe hochu (2012), A. Balabanov. Sortie le 13 décembre.

www.ctb.ru

Pour Makhatchkala – Art contemporain

A ma gauche, le Daghestan. Montagneux, remuant. Ouverture sur la Mer noire et talon d’Achille, incontrôlable depuis qu’Ivan Grozny épousait la princesse Kucenej et s’alliait un Caucase aussi désiré que craint. À ma droite, la galerie Umlaüt, tout récemment ouverte – octobre – dans la vague de la nouvelle capitale. Chez Umlaüt, on veut sortir des caves enfumées, rester dans les limites du Koltso et des tartes maison, faire les choses en règle et surtout, surtout, être plus européen que le roi. La boucle est bouclée – qui d’autre que la nouvelle classe pas si moyenne et créative pour inviter chez elle les artistes de la ville folle, de la république menaçante. Un mois d’ « art contemporain du Daghestan » en plein sur le boulevard Gogol, donc. Avec, montagne oblige, que des hommes ; et quatre expositions personnelles. J’ai nommé, en ordre chronologique : Timur Mussaev-Kagan, Ibrahim-Khalil Supyanov, Marat Gadjiev et Khasbullat Iussupov. Ces quatre-là, il n’y avait d’ailleurs que le boulevard Gogol pour les réunir : mélange des âges et des générations, surtout des positions artistiques parfois aux antipodes. Les voies du Seigneur sont impénétrables…

05/77 : Mesyats sovremennogo isskustva Dagestana v Moskve – Jusqu’au 2 janvier. Art-tsentr Umlaüt. 23, boul. Gogolevski. Métro Kropotkinskaïa. Tél. : +7 495 697 09 66. Le musée est ouvert tous les jours, de 10.30 à 20.30 entre lundi et vendredi, et de 11.00 à 21.00, le samedi et le dimanche.

www.umlaut-mesto-deystviya.com