« Chanter en russe, ce serait comme jouer du rock avec un accordéon, ça ne colle pas. »


Avec leur nom emprunté à Orange mécanique, ces quatre petits gars d’Ekaterinbourg, s’ils sont moins déchaînés que les droogies du livre d’Anthony Burgess, détonnent autant qu’un cocktail bourré d’acide. Le son des Karovas Milkshake, entre psychédélisme, garage et rock, n’a rien à envier aux années 1960-70. Avant-goût de leur musique et rencontre avec les membres du groupe.

Karovas Milkshake, un son vibrant venu de l’Oural
En haut, de gauche à droite : Seva, 33 ans (voix, guitare), Nikita, 27 ans (batterie), Sacha, 25 ans (guitare). En bas : Albert, 31 ans (voix, basse). Crédits : Vasiliy Zapariy

Le Courrier de Russie : Vous chantez essentiellement en anglais, jamais en russe. Pourquoi ?

Nikita (batterie) : Le russe ne convient pas au style de musique qu’on joue. Chanter en russe, ce serait comme jouer du rock avec un accordéon, ça ne colle pas.

Seva (voix, guitare) : En russe, chaque mot a son importance, alors qu’en anglais, les paroles sont plus simples, genre Love, love me do, You know I love you… Mon père, par exemple, adorait les Beatles mais ne comprenait pas les chansons. Il se disait qu’elles devaient être géniales, comme la musique. Mais quand il a finalement trouvé la traduction, il a été tellement déçu… C’était si simple, il se demandait comment c’était possible de créer des textes aussi stupides.

LCDR : Vous avez également une chanson en français, Cryptique, sur votre album In the Shade of Purple Sun.

Seva : Quand Albert et moi nous sommes rencontrés, à l’université, en 2007, nous écoutions différentes musiques des années 1960, plutôt du rythm & blues et du rock psychédélique. Puis, je me suis intéressé aux films français des années 1960, la Nouvelle vague, et j’ai découvert ainsi le yéyé, Françoise Hardy, Sylvie Vartan et France Gall, et ensuite Jacques Dutronc et Antoine. La première fois que j’ai entendu Dutronc, c’était à Novossibirsk, lors d’une tournée ; il y avait un type qui fumait de l’herbe et qui regardait le clip L’opportuniste, et ce qui m’a frappé, c’est que Dutronc avait les mêmes yeux que le mec qui fumait ! En tout cas, la musique m’a plu et j’ai recherché ses disques. Antoine, lui, c’est vraiment le Bob Dylan français ; ils ont des débuts semblables, avec des thèmes assez politiques, et aussi, ils jouaient tous les deux jouaient de l’harmonica et de la guitare acoustique. Bref, tout ça m’a donné envie d’écrire dans cette langue.

LCDR : Quelles sont vos influences ?

Albert (voix, basse) : Le mot milkshake, dans le nom du groupe, n’est pas là par hasard. On prend différents ingrédients ici et là, tout ce qui nous plaît, et on mélange. Ça nous ennuie de jouer dans un seul style.

LCDR : Y a-t-il public en Russie pour des groupes comme le vôtre ?

Albert : Sur la scène underground oui, même si ce n’est pas un large public. Ce sont des gens de 25 à 35 ans pour la plupart. Leurs parents écoutaient du rock étranger pendant la période soviétique, une musique alors interdite. Nous avons nous-mêmes été bercés là-dedans, c’est pourquoi il nous est facile de trouver une langue commune avec ces gens en Russie.

LCDR : Une anecdote ?

Albert : À notre arrivée à Kirov, pour un concert, on nous demande : « Vous avez déjà été au Proroub’, ça vous dit ? » On s’est dit que ce devait être une boîte. C’était l’hiver, il faisait – 30°C, et on était juste avant le concert. On a dit oui, et les gars nous ont dit de prendre des serviettes… c’était un trou dans la glace !

Nikita : Ma première fois. Tu as l’impression de renaître.

LCDR : Vous participez également à des fouilles archéologiques…

Albert : « Il faut creuser en profondeur dans la vie », à ce qu’on dit. Nous prenons cette expression au sérieux. Nous sommes comme des voyageurs : nous touchons à tout ce qui nous intéresse, et il en ressort quelque chose.

Nikita : Nous avons par exemple trouvé des os, des dents et des crânes de chien, qui figureront sur la pochette du prochain single. Ça rendra le tout plus profond et plus complexe, avec l’idée de chansons qui prennent forme, qui mûrissent, comme un être humain ou un animal que l’on reconstitue à partir de fragments, de restes découverts.

LCDR Radio recommande

1. Karovas Milkshake – Easy for you

Ambiance dynamique dès la première chanson de leur album In the Shade of Purple Sun.

2. Karovas Milkshake – Cryptique

Quand un Russe chante en français, ça sonne pas si mal que ça !

3. Karovas Milkshake – Le Fantôme de Canterville – thème final

Musique composée pour la pièce Le Fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde, mise en scène par Ilya Rotenberg au théâtre TIUZ, d’Ekaterinbourg. Un brin romantique, un brin énigmatique, un brin définitivement rock’n’roll !

4. Karovas Milkshake – Le Fantôme de Canterville – Oscar

Un château hanté, une ado rebelle, une famille un peu barrée et un Oscar Wilde qui commente sa propre pièce. Le tout sur le son des Karovas Milkshake, qui ont réalisé toute la BO de la pièce.

5. Karovas Milkshake – Golova na blioude (La tête sur le plat) – Le Fantôme de Canterville

Imaginez un repas de famille dans une ambiance plutôt mystique, dans un manoir hanté par un fantôme dépressif. Une porte grince, la domestique arrive. Elle dépose le plat sur la table, ôte le couvercle, et là, au lieu d’un bon rôti, on y trouve… la tête du fantôme.

6. Karovas Milkshake – Sugary Life

Si les Karovas n’apparaissent pas sur scène dans la pièce d’Ilya Rotenberg, Virginia, l’ado rebelle, appuie à un moment sur la touche On de son magnétophone, qui diffuse quelques morceaux du groupe, dont celui-ci. L’héroïne veut faire découvrir au fantôme son groupe préféré, et tous deux sont entraînés dans une danse endiablée.