Le Courrier de Russie

Père Rafaïl et autres saints de tous les jours : les portes vers un monde sacré

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Les éditions des Syrtes ont publié en 2013 une traduction française du livre de l’archimandrite Tikhon (Chevkounov), aujourd’hui évêque, Père Rafaïl et autres saints de tous les jours, véritable best-seller en Russie. Grattez le Russe, et vous trouverez un croyant.

Dans son Père Rafaïl et autres saints de tous les jours, le père Tikhon ouvre aux non-initiés les portes d’un monde sacré. Crédits : DR

Dans son Père Rafaïl et autres saints de tous les jours, le père Tikhon ouvre aux non-initiés les portes d’un monde sacré. Celles de son monastère tant aimé des Grottes de Pskov, à la frontière estonienne, l’un des rares à n’avoir jamais cessé de fonctionner depuis sa fondation ; celles des paroisses citadines, longtemps secrètes et qui se rétablissent peu à peu depuis l’effondrement de l’Empire athée ; celles des modestes datchas et ermitages reculés de prêtres dans tout le pays ; celles, plus largement, de la tradition monastique russe – ces communautés qui fournissent les dignitaires orthodoxes – si particulière, caractéristique et d’ordinaire si hermétique, mystérieuse.

Ces portraits de religieux, extraits de sermons et anecdotes du quotidien dévoilent d’abord une histoire parallèle. À l’image des premiers chrétiens, l’Église orthodoxe russe porte dans ses gènes le souvenir des persécutions. Répression franche au lendemain de la Révolution de 1917, avec exécutions, déportations et enfermements massifs des prêtres de campagne, répression larvée ensuite, avec la reprise en main par le pouvoir dans les années 1960. Mais cette histoire tumultueuse, faite d’épreuves successives, semble avoir été pour l’Église – à l’image de la vie du Christ lui-même – une bénédiction. Dans le malheur et dans l’exil, le Seigneur « reconnaît les siens » ; en prison, confie le supérieur du monastère de Petchory, « Dieu est tout près ». C’est une génération de braves que décrit le père Tikhon, de « moines guerriers », qui ont souvent combattu dans les rangs de l’Armée rouge avant de retourner combattre au nom de Dieu contre leur État – des hommes ayant « traversé la Guerre et le Goulag », au courage aussi immense que leur bonté. Prêts à tout perdre, reconnaissants de ce renoncement même, prêts à mourir au nom de leur foi d’amour universel.

C’est une génération de braves que décrit le père Tikhon, de « moines guerriers », qui ont souvent combattu dans les rangs de l’Armée rouge avant de retourner combattre au nom de Dieu contre leur État – des hommes ayant « traversé la Guerre et le Goulag », au courage aussi immense que leur bonté.

Ce siècle de persécution soviétique a offert à la foi orthodoxe d’être une dissidence, il a appris aux serviteurs de Dieu à ne rien craindre et tout tenter, les a acculés au jusqu’au-boutisme en tout. La grande Épreuve en a fait des maîtres d’un jeu subtil entre dissimulation et provocation, entre concessions formelles et intégrité, elle leur a injecté dans les veines le mélange aussi paradoxal qu’équilibré, caractéristique de l’être soviétique, entre humour distancié et radicalité. Ces Saints de tous les jours ont appris à se méfier de tous les pouvoirs terrestres : police soviétique mais également une partie de leur propre hiérarchie religieuse ; et l’on devine dans ces pages, aussi, l’affrontement immémorial entre communautés monastiques et Église officielle. Gardiens de leur foi, ces hommes l’ont été aussi de tout l’héritage religieux qui constitue la Russie, qui l’assoit et l’alimente – sans lequel elle est incomplète, boiteuse. Dans les pages des Saints de tous les jours se dessine une géographie russe des églises et des monastères, intrinsèquement liée – ADN byzantin oblige – à l’histoire des guerres et de l’État.

Larmes et joie

Mais qu’en est-il de la génération des dignitaires orthodoxes d’aujourd’hui, relativement épargnés par ces épreuves ? Le père Tikhon n’en dit rien ou presque… Cette prévention du père Serafim, qui déplore le « manque de volonté ferme » des nouveaux novices et se méfie des grandes paroisses, persuadé que l’avenir est dans les « petites communautés », est-elle un élément de réponse ? Dieu seul le sait.

Quoi qu’il en soit, l’histoire parallèle des Saints de tous les jours n’a rien de théorique – elle est faite de visages, galerie de portraits ô combien animée. Ces saints pas sacrés se dévoilent dans toute leur humanité, dans leurs doutes et leurs révoltes, leurs faiblesses et leurs écarts. Et c’est cette humanité qui fait la puissance de leur foi. Ces hommes ont pour seule loi immuable l’Évangile et pour seul repère, selon la tradition russe, leur guide spirituel, leur starets – dans un va-et-vient salutaire entre moines et prêtres, prêtres et laïcs, laïcs et prophètes aux pieds nus. Ces moines vivent d’ascèse et de renoncement, selon un rythme ancestral, éternel – comme leurs prédécesseurs du Moyen-Âge, comme le Sauveur en personne, celui-là qui est « le même hier et aujourd’hui ». Ils sont porteurs d’une foi actuelle, qui se renouvelle chaque jour – vivante. Une force spirituelle acquise de l’expérience. Ils se méfient des paroles – leurs seuls mots sont ceux des prières qu’ils répètent inlassablement – et enseignent en oblique, par les actes. Ils guident, ils aiment, ils contemplent, souffrent et prient pour le Salut des hommes – et ils se savent pécheurs. Alcooliques, colériques, gourmands, frivoles, orgueilleux et j’en passe… – l’épreuve du péché et de l’erreur est la condition de la vraie foi, volontaire, elle astreint à cette qualité supérieure entre toutes : l’humilité. L’auteur lui-même, dans son optimisme un peu naïf, dans sa foi dans les miracles à la limite de la superstition, se dévoile faible, trébuchant – accessible. Larmes et joie ; confiance et obéissance ; foi, espoir et amour tout-puissants – la vie terrestre est un chemin.

La traduction de Père Rafaïl et autres saints de tous les jours, de Tikhon Chevkounov, signée Maria-Luisa Bonaque, est disponible depuis mars 2013 aux éditions des Syrtes, 390 pages.