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l'attente tableau Felice Casorati

Sans foi ni loi : les Leçons d’Italie de Marina Stepnova

Les éditions Les Escales ont publié une traduction française du dernier roman de Marina Stepnova, Leçons d’Italie. Profession d’incroyance.

l'attente tableau Felice Casorati
Felice Casorati, 1883-1963, L’Attente (L’Attesa). Crédits : Archives

Leçons d’Italie, au titre russe autrement éloquent de La rue Sans-Dieu, c’est un regard sur le monde aussi noir et froid qu’il est juste – d’une précision chirurgicale. Comme son héros-médecin Ivan Ogariov, Marina Stepnova lit dans les êtres des symptômes, des pathologies. Écrivain de talent, elle discerne l’invisible sous le visible – mais dans une nuit sans fin. Son écriture, au rythme d’abord lent, puis qui s’accélère avec l’intrigue et les soubresauts de la grande Histoire, est une plongée dans des cerveaux. Suivant la pensée de chacun des personnages, l’écriture est saccadée, haletante.

Le docteur Ogariov et ses femmes, Ogariov et tous ceux qui l’entourent, c’est d’abord du non-amour à l’état pur. Ivan est un enfant triste, solitaire, humilié par un père aussi imposant qu’absent, délaissé par une mère incolore, maussade comme l’existence de la banlieue soviétique de la fin des années 1980. Ces parents ratés et mal assortis engendrent un être froid, étranger partout, indifférent à tous. La médecine n’est pas une vocation pour Ogariov – elle s’impose comme une évidence, une malédiction. À travers l’expérience de l’armée, parce qu’il ôte la vie d’un adolescent en se contentant de suivre les ordres, il meurt pour la première fois. Et alors, c’est la renaissance, la compréhension limpide du fonctionnement du corps humain, du principe de la vie – et Ogariov devient un médecin parmi les plus brillants de sa génération. Avec abnégation mais sans compassion, à l’exact opposé des saints guérisseurs, il soigne tout en méprisant ses patients, en les oubliant instantanément, en se détachant toujours plus loin de lui-même. En miroir, son épouse Ania – véritable monstre de compassion. Enfant trop – et mal – aimée, elle est devenue double et manipulatrice à force de désir de plaire, elle n’est que ce que les uns et les autres attendent d’elle, elle pousse le sacrifice à la caricature – et s’oublie, et s’abîme. L’empathie démesurée d’Ania, mal employée, la détruit à petit feu ; elle voit les fous et est vue par eux – médecin raté, elle gagne sa vie en faisant le chien de garde à la réception d’une clinique privée. Ivan et Ania, ce sont deux enfances qui s’opposent et se ressemblent à la fois – étriquées, oppressées. Et des êtres mal aimés, on ne fait que des adultes qui ne se réalisent jamais, corrompent tout ce qu’ils touchent, manquent leur existence.

Cette Europe détendue et débonnaire, qui semble posséder naturellement ce que la Russie n’aura jamais : assez de confiance en elle et dans le lendemain pour fabriquer du vin et du fromage.

Enfants sans amour d’un pays incapable de tendresse… Car Marina Stepnova règle aussi ses comptes avec la mère patrie. Et le tableau est sans appel. À ma droite, l’Union soviétique, où existait la conscience du collectif et où étaient possibles et encouragés des sentiments profondément et réellement bons – mais « à la chaîne et par-dessus la jambe », mais grossièrement, lourdement. Surtout l’URSS et son uniformité, un pays où tous ne cherchaient qu’à se faire oublier, qu’à se fondre le plus tristement possible dans la masse. À ma gauche, la Russie nouvelle : royaume des rapaces et des idiots rusés, triomphe du bénéfice à court terme, du mépris de ses semblables, de la loi du plus fort et de la cupidité. En fond, la Russie de toujours et son rouleau compresseur, qui écrase toute singularité, tout désir de réalisation individuelle. À ce pays qui ne sait qu’osciller « entre servilité et agressivité » s’oppose un étranger qui se résume à l’Europe – incarnée dans l’Italie. Là-bas, la douceur et surtout le temps de vivre ; entre les deux, une barrière infranchissable, une différence inaliénable. Cette Europe qui prend soin de ses routes et de ses êtres les plus faibles, celle des touristes stupides et des centenaires tranquilles ; cette Europe détendue et débonnaire, qui semble posséder naturellement ce que la Russie n’aura jamais : assez de confiance en elle et dans le lendemain pour fabriquer du vin et du fromage.

Malia est folle à lier. Et le médecin, qui lit pourtant dans tous les êtres comme dans un Vidal, est incapable de voir sa maladie à elle – et en l’ignorant, indirectement, il tue son seul amour, sa seule issue

Chez Marina Stepnova, être Russe est un fardeau – une croix. Être Russe, c’est, jusque dans la plus pure sérénité d’un petit village de Toscane, sentir dans sa chair le poids de l’histoire et des morts ; c’est voir les fantômes errer, ensanglantés – en transparence, devant les ravalements design des façades. Car dans l’obscurité absolue de cette rue Sans-Dieu, même la douceur européenne est une illusion, un aveuglement. L’Europe, c’est Malia – cette jeune femme dont Ogariov tombe follement amoureux à l’aube de la quarantaine. Ce concentré de sensualité que le médecin a attendu toute sa vie, qu’il a deviné, enfant, dans un album de peinture italienne, puis croisé çà et là sur sa route sans jamais pouvoir le saisir. Malia la Juive, c’est à la fois le début et la fin de l’histoire, à la fois la renaissance et la mort annoncée – c’est, avec l’amour véritable et l’espoir enfin possible, la catastrophe qui s’enclenche. Malia, c’est la promesse qui entraîne dans l’abîme, la descente irrémédiable aux enfers sous des couleurs de paradis. Car Malia, cette « goutte de sang » du Sud qui manquait si cruellement à Ogariov, cette femme en qui il trouve de la chaleur et de la tendresse, la douceur de la chair, le plaisir et la vie simple, Malia qui devient pour Ogariov son tout, sa seule raison de vivre… Malia est folle à lier. Et le médecin, qui lit pourtant dans tous les êtres comme dans un Vidal, est incapable de voir sa maladie à elle – et en l’ignorant, indirectement, il tue son seul amour, sa seule issue. Ainsi Ogariov parvient-il finalement – à force de renoncements et de pertes, à force d’échecs et de chutes, de plus en plus bas, de plus en plus douloureuses – à la liberté. Mais une liberté qui se décline au négatif. La liberté d’un vide peuplé de revenants, le repos de la mort confondu avec le bonheur.

De la lecture de ces Leçons d’Italie, on ressort estourbi, l’amertume à la bouche – abattu, nauséeux. Et convaincu d’une chose : dans une vie « sans-Dieu », sans une croyance solide dans la nécessité de toute chose, sans une foi volontaire dans une harmonie supérieure qui nous anime et nous porte – il n’est pas une relation qui tienne, pas un sentiment qui vaille, pas d’amour ni d’émancipation possibles.

Leçons Italie LivreLa traduction des Leçons d’Italie, signée Bernard Kreise, est disponible depuis janvier 2016 aux éditions Les Escales, 304 pages.

Julia Breen

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