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Kiev URSS. Victory Park : cette si chère Ukraine

Victory Park : cette si chère Ukraine

Les éditions Noir sur Blanc ont publié cette année une traduction de Victory Park (2014 pour l’édition originale), dernier roman de l’écrivain kiévien Alexeï Nikitine. Littérature russe d’Ukraine et situation pré-explosive.

Kiev URSS
Grande roue dans le parc de la culture de Kiev, à l’époque soviétique. Crédits : Edouard Kotliakov/TASS

Kiev, fin des années 1980 – le calme avant la tempête, les derniers instants avant l’effondrement et la dislocation. Kiev encore profondément soviétique et rêvant déjà, à la fois ardemment et de façon un peu vague, très naïve, d’autre chose et d’ailleurs. Un rêve américain illusoire où la liberté s’incarne dans les blue jeans et le rock’n’roll. Alexeï Nikitine conte une Kiev oubliée – abritée – de l’Histoire et du Progrès, loin de la carte postale et du prestige de la Rive droite ; son parc de la Victoire – assurément le personnage central du roman – s’étend entre les barres d’immeubles érigées dans l’après-guerre et le vieux village, intouché, à la vie paysanne. Dans cette périphérie ouvrière, l’odeur du lilas et des acacias en fleurs de la fin du printemps se mêle, par vent d’Est, à celle des gaz chimiques des usines. Le parc, ancien marécage, rétif à toute construction humaine, a sa vie et ses règles propres. Dans les allées, le marché noir prospère – faux Levi’s made in Armenia et alcool de contrebande – sous l’œil débonnaire des flics corrompus. Dans le quartier, un libraire clandestin alcoolique déniche les livres interdits dont a fini par se passionner le fonctionnaire responsable de la censure. Dans les files d’attente, en attendant les maigres livraisons, chacun défend son bout de lard en faisant les alliances qu’il peut : solidarité des ivrognes impatients de soigner à coups de vodka la gueule de bois de la veille contre ligue furieuse des mères de famille exigeant leur saucisson ; on s’insulte copieusement en citant les classiques grecs.

Le parc d’Alexeï Nikitine est une frontière géographique et une charnière entre les époques : entre un socialisme tardif qui n’en finit pas d’agoniser, devenu la triste caricature de lui-même, et un libéralisme débridé qui couve, cachant encore son vrai visage – assassin. La vie du parc, loin d’être idéale, est du moins profondément vivante, imprévisible – ici, les mondes qui se côtoient s’interpénètrent, les passages sont possibles, ouverts ; les rapports sont simples et crus, horizontaux – l’existence est provinciale. Ici, si l’on n’a pas le moindre scrupule à s’arnaquer gentiment les uns les autres, à se mentir et à se chamailler, on fait front commun contre toute effraction du Système – on se méfie comme de la peste du Pouvoir, de toute autorité supérieure et désincarnée. Ici, dans une dissidence diffuse, oblique, caractéristique du socialisme vieillissant, on préfère toujours un mauvais arrangement à un bon procès ; on vit heureux et caché.

« La guerre d’Afghanistan : ce conflit miroir de la Grande Guerre patriotique »

Ici, il n’y a pas de vrais salauds – que des petits escrocs, plus ou moins cupides, raisonnablement malhonnêtes, toujours capables de compassion et de générosité, mus par des règles de conduite certes toutes personnelles, mais inébranlables. Ici, le Mal véritable, c’est la bureaucratie et la corruption, la montée en puissance des petits despotes locaux dans l’Empire affaibli – qui réduisent tout geste à l’absurde, annihilent la possibilité de l’action et du courage, vident de sens toute idéologie, tournent en ridicule toute croyance.

Car jusque dans le parc, qui s’est longtemps maintenu bon an mal an à l’abri, l’orage gronde. Cet îlot, malgré sa puissance d’inertie, finit par céder sous les assauts du monde extérieur et de la catastrophe. Le meurtre d’un petit revendeur de contrebande, à la fois idiot et inéluctable, conséquence d’un vicieux enchaînement de circonstances, annonce l’arrivée du Malheur – sa marche inéluctable. En fond, le visage de la tragédie : la guerre d’Afghanistan – ce conflit miroir de la Grande Guerre patriotique, aussi vide de sens et honteux que celle-ci était glorieuse, triomphale. Le parc est le lieu où s’échoue le retour de ce front maudit : les « Afghans », comme on surnomme les soldats qui en reviennent, et surtout le nouveau trafic d’héroïne dont ils sont les pions. Et le fléau se propage dans les veines du parc, dans tous ses recoins sombres, prenant peu à peu le dessus sur toutes les autres vies du lieu. L’Afghanistan et ses hommes brisés, perdus, est le point de non-retour – il sonne le glas de l’Empire en déclin, lui assène le coup fatal. L’ordre ancien – du parc et du monde – est détruit, et nul ne sait encore ce qui viendra le remplacer. Tout est possible – surtout le pire. Dans le village, le vieux Baguila, qui avait combattu avec Makhno et possédait le don de voir l’Avenir, s’éteint – et avec lui toute la vie d’avant et sa magie, sa douceur, son harmonie malgré les heurts, son équilibre du Bien et du Mal.

Alexeï Nikitine a commencé d’écrire dans cette époque – funeste – qu’il dépeint, mais il achève Victory Park en 2013 – quelques mois avant le début du mouvement Euromaïdan. L’Ukraine de Victory Park, entre Russie et Pologne, n’est ni l’une ni l’autre. Elle bouillonne à la frontière, ardente, combative et passionnée et pourtant sans la moindre volonté de s’étendre : libre – ivre de liberté – dans son enclos, anarchiste jusqu’au bout de sa rue. C’est une Ukraine paysanne et cosaque, plus rusée qu’intelligente, peu profonde mais si vive, un brin grossière mais si profondément bonne. C’est l’Ukraine que la Russie, pour son malheur, est en train de perdre – celle-là qui était sinon son cœur, du moins un poumon. Car cette Ukraine-là procurait à la Russie une respiration – la légèreté et la douceur de vivre qui lui manquent si cruellement. Privée de cet oxygène, la Russie s’assombrit, se crispe, se fait trop austère. Et le grand gâchis, c’est qu’en se détachant de la Russie, cette Ukraine se perd elle-même. Car personne d’autre ne la prendra – ne l’aimera – telle quelle. Car si cette Ukraine semblait parfois à la Russie un peu superficielle, agitée, trop joyeuse pour être honnête, jamais l’Europe n’admettra son indiscipline naturelle. Et cette Ukraine-là, sur laquelle un triste sort a attiré les regards extérieurs, celle qui s’est – biquette désobéissante – éloignée trop loin de son enclos, risque d’être contrainte de plier – donc de mourir un peu.

victory parkLa traduction de Victory Park, signée Anne-Marie Tatsis-Botton, est disponible depuis janvier 2017 aux éditions Noir sur Blanc, 444 pages.

Julia Breen

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