Le Courrier de Russie

Celui qui parlait au Ciel : Alexandre ou la vie éclatée

Les éditions du Rocher ont publié en 2016 une traduction du roman d’Alexeï Varlamov Alexandre ou la vie éclatée. Après le non-retour.

Extrait de la couverture « Alexandre ou la vie éclatée » d’Alexeï Varlamov. Crédits : éditions du Rocher

Alexandre ou la vie éclatée paraît en 1995 – sans doute la période la plus sombre de l’histoire russe récente, l’immense chaos au lendemain de l’immense espoir, après le désir enivré de changement, la désillusion, violente gueule de bois. Et l’œuvre est aussi triste et dure que ces années funestes – les yeux ouverts voient l’impasse.

Dans ce roman initiatique en négatif, le personnage central, Sacha Tiozkine, se découvre à lui-même au fil des épreuves et des interactions. Avec son ami et sorte d’alter ego, Liova Goldovski ; avec les femmes, Cosette en tête, l’amour impossible de sa vie ; avec tous les « êtres simples » croisés ici et là.

La vie de Sacha Tiozkine, c’est d’abord une géographie, en alternance entre des espaces contrastés, qui se répondent. À la grande ville succèdent les lieux les plus éloignés – et retour. Moscou et son agitation vaine, la capitale, gargarisée de sa majuscule, se berce de l’illusion de participer à l’Histoire, de compter, délaissant les sentiments vrais dans la course à la reconnaissance, à la réussite matérielle, préférant la représentation à l’être.

Avec l’éloignement commence le pays authentique – sans complaisance – et le chemin vers la Vérité. À la périphérie, d’abord : la banlieue moscovite est le parent pauvre de la famille, gauche, ennuyeuse et lugubre, médiocre – mais du moins franche, sans fard. Aux extrémités, ensuite : le service militaire en Extrême-Orient, dans les années 1980, est la première épreuve dans la vie de Tiozkine : le jeune intellectuel moscovite y prend en pleine tête une Russie dure, tranchée, celle du camp et des barbelés, il y fait l’expérience d’une existence impitoyable et de rapports humains réduits à la survie, au marche ou crève – et n’en réchappe que de justesse.

À l’autre bout de l’Empire, il se restaure tant bien que mal en Ukraine et en Crimée – l’abondance et la vie qui bouillonne, trop près du volcan, trop ardente. Au centre, la parenthèse de l’île du Phare sur le lac Onega : le Grand Nord et son grand froid – à perte de vue, la mort blanche, tous les cris se perdent dans le silence. La géographie de Tiozkine contraste aussi entre le pays natal et l’étranger, cet ailleurs aux couleurs de paradis, illusoire, où tentent de fuir tous les êtres chers – n’accélérant que leur perte. Ce miroir maléfique qui prétend exaucer les désirs – dans la contemplation duquel on s’oublie.

Une alternance entre temps cyclique et temps linéaire

La vie de Sacha Tiozkine, c’est aussi une alternance entre temps cyclique et temps linéaire. D’un côté, la grande Histoire : le Parti et son immobilisme, ses compromis ; l’ombre de Tchernobyl, symbole de la désintégration de l’Empire – miroir inversé de la conquête de l’Espace. Le déclin, l’époque qui n’engendre plus que des directeurs ravis de leur médiocrité, en lieu et place des physiciens et des poètes. La pourriture qui ronge de l’intérieur – comme la leucémie qui emportera le père de Sacha. Le peu de cas fait de l’être humain, réduit à de la chair à canon dans la structure trop grande, trop lourde. La perestroïka et son illusion de la nouveauté : le grand pays regarde Moscou, sceptique, intuitivement conscient du vide de ces promesses, persuadé qu’un nouveau malheur – sans nul doute encore plus grand – est simplement en train de remplacer l’ancien. L’actualité est un bruit de fond, les événements font parfois effraction dans les vies individuelles – comme la jeep ou l’hélicoptère venus apporter l’urne dans les campagnes reculées au moment des élections. Le prétendu changement n’est qu’une valse entre « salopards anciens ou nouveau style ». De l’autre côté, le Destin et ses cycles, ses répétitions ; les rencontres qui reviennent, dans le tourbillon, qui se font écho. Tiozkine progresse sur le chemin du dénuement – dans la vallée de larmes. La vie lui arrache de plus en plus brutalement tout ce qu’il se laisse aller à aimer. Candide et intègre, Tiozkine expérimente dans sa chair le secret du temps perdu, le constat sans appel : on ne peut connaître et se connaître que dans l’épreuve – mais cette épreuve même vous détruit. Soit l’aveuglement et l’ignorance – soit le renoncement et la perte.

Moine vagabond aux pieds nus

Sacha Tiozkine, c’est surtout un caractère, une âme – alternant entre quête avide et total abandon. Tiozkine, c’est l’homme superflu, le petit et le sans grade, « indifférent à l’argent et au profit » ; le loser qui ne réalise jamais son potentiel extraordinaire, trop douloureusement conscient de la vanité de toute chose. Tiozkine cherche, il contemple les étoiles – et la seule donnée stable de son existence est ce désir du Ciel. Tout ce qu’il croit saisir lui échappe dans son refus de se mentir. Tiozkine est celui qui empêche tous les autres de se complaire dans leur petitesse. Il est le moine vagabond aux pieds nus, qui porte en lui tous les malheurs de l’humanité et expie, par son supplice, tous ses péchés. Il est la Russie et sa « leçon en négatif » donnée – offerte – au monde. Et peu à peu, à force d’arrachements successifs, Sacha accepte la Foi, elle s’impose à lui de plus en plus évidente, nécessaire, elle le submerge. La foi authentique des églises à demi en ruine, paisibles. La foi des gens simples, bienveillants et indifférents. Un autre monde existe bien au-delà, les souffrances et le détachement ne sont pas vains, tout est ordonné, nécessaire.

Cette foi qui ne vous rattrape qu’à condition que vous acceptiez de sauter dans le vide. Cette connaissance qui exige de partir de zéro, de remettre en question toutes les certitudes, de ne jamais juger, d’avancer seul. Cette foi, Sacha Tiozkine s’en imprègne à la datcha, dans cette campagne russe aux occupations simples – pêche, cueillette des baies et des champignons, bois et conserves pour l’hiver –, à l’existence nécessairement répétitive, uniforme. La datcha et ses parenthèses de solitude contemplative, réflexive, est le pays des « vieilles femmes et des vieillards », abandonnés du monde comme leurs villages, qui sont la seule Russie qui vaille, celle qui demeurera après l’Apocalypse.

En roman russe digne de ce nom, Alexandre ou la vie éclatée tente de saisir l’idée nationale dans un raisonnement par élimination, par le tâtonnement et le questionnement, à l’opposé de toute affirmation idéologique. La Russie n’a pas besoin de philosophes ni de psychanalystes – elle a des moines et des écrivains.

La traduction d’Alexandre ou la vie éclatée, signée Pierre Baccheretti, est parue en octobre 2016 aux éditions du Rocher, 320 pages.