Journal d’Ukraine de Prilepine : pour un rétablissement

« La Russie post-Ukraine de Prilepine est une nouvelle utopie, aussi puissante qu’avait pu l’être l’utopie socialiste. »


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Après Je viens de Russie (mai 2014) et De gauche, jeune et méchant (septembre 2015), les Éditions de la Différence ont publié en février 2017 un troisième recueil d’articles de Zakhar Prilepine, datant des années 2014 et 2015 : Journal d’Ukraine. De l’autre côté du miroir.

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Couverture du livre Chronique d’une guerre en cours de Zakhar Prilepine. Crédits : DR

Zakhar Prilepine, écrivain originaire de Nijni Novgorod, ancien combattant des forces spéciales en Tchétchénie, membre du parti national-bolchévique de Limonov… Zakhar Prilepine, 41 ans, mari aimant et père de quatre enfants… Zakhar Prilepine, homme et poète, engagé dans le siècle au sens le plus concret de la formule, dans la grande tradition russe des Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et autres Dostoïevski…

Zakhar Prilepine devait naturellement, impérativement, aller fourrer son nez dans ce que d’aucuns – pas lui, en tout cas – appellent « le conflit ukrainien ». Prilepine fréquentait les terrasses de Kiev et la gauche ukrainienne bien avant le début du mouvement Maïdan, pressentant l’inévitable scission, alertant – hurlant dans le désert – sur les prémices manifestes de la guerre civile à venir. Il a soutenu les insurgés du Donbass dès le début de la révolte contre le nouveau pouvoir de Kiev, récoltant des dons, affrétant des convois d’aide humanitaire, arpentant la région pour témoigner, tenter de faire entendre un autre point de vue sur la situation que celui du monde civilisé autoproclamé.

En face de ce dernier – « communauté internationale », « démocraties occidentales » et consorts –, Zakhar Prilepine défend bec et ongles, corps, cœur et âme, le monde russe. Celui-là qui parle peu et préfère agir, n’attaque que pour se défendre, lève la tête et dé- terre les fusils du fond du jardin quand il se sent menacé dans sa chair – dans sa langue et sa culture. En février 2017, Zakhar Prilepine a pris la tête d’un bataillon de combattants du Donbass – poursuivant par les armes le combat entamé à la plume. Ce Journal d’Ukraine, qui réunit les posts, articles et chroniques de l’écrivain sur le mouvement de Maïdan et la révolte du Donbass dévoile la Russie de l’écrivain – un pays idéal mais non idéalisé, une Russie au meilleur d’elle-même, la plus belle facette, la mieux taillée, du diamant brut.

Avant toute chose, la Russie de Prilepine est lasse. Elle est fatiguée de l’injustice et des doubles standards, de l’inégalité de traitement dont elle est constamment victime – quand les médias occidentaux présentent la prise du pouvoir par les armes à Kiev comme un combat pour la liberté, et les mêmes événements à Sébastopol ou Donetsk comme une révolte rétrograde, obscurantiste, manipulée de l’extérieur. La Russie de Prilepine est fatiguée d’être accusée d’« ingérence dans les affaires ukrainiennes » quand l’intervention de Washington ou de Bruxelles passe pour une évidence et une nécessité, est saluée et acclamée.

La Russie de Prilepine est lasse, aussi, d’entendre sa minorité « libérale », à l’intérieur, regretter les années Eltsine – règne du chaos, jungle et loi du plus fort, du plus rusé, du moins scrupuleux, du plus avide – et accuser de tous les maux une Union soviétique qui, loin d’être parfaite, rayonnait du moins dans le monde par sa science et sa culture, sa technique et son sport, qui s’efforçait tant bien que mal d’appliquer son idéal d’égalité, de gratuité et de qualité des services publics, qui proposait un rêve.

La Russie de Prilepine est lasse de l’aveuglement d’un Occident qui s’obstine à n’entendre que le point de vue de ses dissidents 2.0. Elle est révoltée par le cynisme d’une rhétorique du « Progrès » qui écrase toute pensée libre au nom de la liberté, rejette toute opinion divergente au nom de la démocratie.

La Russie de Prilepine est sincèrement désolée de voir Kiev fi ler droit dans le mur, avec une naïveté confinant à la bêtise. Elle sait combien l’Ukraine post-Maïdan risque de payer sa « croyance dans le progrès et dans le string ». Aussi cher que toutes les anciennes républiques socialistes aujourd’hui exsangues, transformées en vastes parcs d’attractions, privées de leur jeunesse – partie faire maçons et femmes de ménage à Londres, Berlin, Paris.

La Russie de Prilepine est malheureuse de voir l’Ukraine, au nom du rejet de l’influence de Moscou, réécrire son histoire en allant puiser ses héros dans les heures les plus sombres – brunes, pour être précis – de son histoire, rayer Gogol et le meilleur de sa propre création littéraire de ses manuels de langue.

La Russie de Prilepine est en guerre, surtout. Elle meurt au Donbass, sous les bombes de Kiev, pour défendre sa langue, son point de vue sur le monde, ses choix. Pour défendre ceux de ses enfants que les aléas de l’histoire ont jetés hors de ses frontières terrestres mais qui n’ont jamais coupé le lien avec elle. Pour rétablir son histoire, sa justice et sa vérité.

La Russie de Prilepine est en guerre contre un Occident qui se trompe d’ennemi et ignore la poutre dans son œil, qui agonise à petit feu, victime de son vide spirituel et de son ignorance.

La Russie de Prilepine est en guerre contre elle-même aussi, tentant de se persuader qu’elle n’a pas besoin de la reconnaissance de l’Europe ingrate, dont elle n’a de cesse de chercher l’amour, qu’elle a toujours défendue, en première ligne, au prix fort, contre les assauts de la barbarie – la vraie ; la terreur nazie hier et aujourd’hui, la terreur islamiste aujourd’hui et demain.

La Russie post-Ukraine de Prilepine est une nouvelle utopie, aussi puissante qu’avait pu l’être l’utopie socialiste. Quelque part sur Terre, collectivement, dans le plus vaste pays du monde, affirme l’écrivain, des hommes ont choisi de mourir debout. Et Journal d’Ukraine célèbre cette « nouvelle race d’hommes » engendrés par le Donbass. Ces mineurs qui n’ont pas peur de la mort, ces ouvriers simples et cultivés hérités de l’URSS, ces pères de famille ordinaires capables de sacrifier leur vie à l’Idée. Pendant que l’Occident castre ses hommes et tourne à la pelle des films encensant les conquérants de son passé, la Russie contemporaine accouche de nouveaux héros. Vivants, concrets – tendres et braves.

prilepine ukraineLa traduction des posts rassemblés dans Journal d’Ukraine (titre russe : Ce malheur est aussi le nôtre. Un jour, une année), signée Monique Slodzian, est disponible depuis le 9 février 2017 aux Éditions de la Différence, collection Littérature étrangère, 256 pages.