Croire au Bien avec Narinai Abgaryan

Une bouffée de bonté fraîche.


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Les jeunes éditions Macha Publishing ont publié en novembre 2016 une traduction française du roman de Narinai Abgaryan, écrivain arménienne de langue russe, Et du ciel tombèrent trois pommes. Une bouffée de bonté fraîche.

Narinai Abgaryan Et du ciel tombèrent trois pomme
Couverture de Et du ciel tombèrent trois pomme de Narinai Abgaryan

Et du ciel tombèrent trois pommes est le premier livre qui a permis à Narinai Abgaryan de se sentir enfin – et pas peu fière – romancière. Après plusieurs récits largement autobiographiques, Les trois pommes relèvent entièrement de l’invention – excepté, peut-être, pour les noms de famille –, de la création d’un monde.

Un monde dont les personnages et les événements dessinent une réalité symbolique, extraite des détails du quotidien, parvenue à l’universel. Ici, nulle mention de frontières géographiques : l’espace des personnages se divise entre leur village, en haut de la montagne, et une « vallée » où l’on s’aventure rarement, qui pourrait être n’importe quelle grande ville – et le début du vaste monde. Ce vaste monde dont ils n’ont qu’une conscience très lointaine, croisant parfois ses émissaires – les bohémiens commerçants du cirque nomade ou l’épouse d’un fils, Nastassia, venue d’une Russie qui n’est jamais nommée que « le pays du Nord ». Ce vaste monde où l’on fabrique de la levure, cette poudre idiote qui rend le pain insipide, et qui est surtout le théâtre des guerres – ce fléau qui emporte, à intervalles réguliers, les pères, les époux et les fils. Dans le village isolé, le temps aussi est différent : ici, on ne vit qu’au rythme des levers et couchers du soleil et à celui, un peu plus lent, des saisons. Ici, les dates marquantes ne sont pas des années mais des catastrophes : tout aussi régulièrement que la guerre – les séismes, la terre qui s’ouvre et engloutit ; les sécheresses et la famine. Ici, on est minuscule et on est immense – on se sait à la fois chrétien et païen ; enfants d’une civilisation millénaire, originelle – peu à peu réduite aux limites d’un tout petit pays. Ici, on appartient, on est lié – les noms de famille correspondent tous à des anecdotes arrivées à l’un ou l’autre des ancêtres : celui-là, Melikants (de « Mélik » : le Prince), descend de la vieille noblesse nationale, le grand-père de celui-ci, Nemetsants (de « Nemets » : l’Allemand, en russe), avait ramené de la guerre une épouse allemande, etc.

Car ici, on accepte. La sagesse des paroles simples et le sentiment d’appartenir. La conscience que la vie n’a de sens que lorsque l’on est « utile à quelqu’un ».

Ici, dans ce recul, hors du temps et de l’espace, la vie est éternelle, cyclique ; et la magie et le mystère ont conservé toute leur puissance. Dans ce monde de réalisme magique et ses Cent ans de solitude, on se soigne aux tisanes et aux herbes et on accorde une extrême importance à des rêves souvent plus fiables que la réalité éveillée. Ici, on écoute respectueusement les présages, on dialogue avec les pierres, les arbres et les animaux. Ici, les explications rationnelles du monde n’ont pas leur place ; l’Invisible se manifeste dans toutes ses couleurs. Ici, la mort fait tranquillement partie de la vie. On la laisse venir, parfois – quand une épouse défunte décide de se charger de la protection de la nouvelle femme de son mari ou qu’un homme qui vient d’être enterré va, en rêve, réclamer à sa femme ses chaussures toutes neuves. Mais on sait aussi la repousser, la mort, la renvoyer dans ses pénates, à coups d’incantations et de beaucoup d’amour, quand elle se fait trop envahissante, quand l’âme d’un enfant qui a des visions – salutaires pour tout le village – s’avère trop torturée, épuisée. Ici, les préoccupations les plus quotidiennes n’empêchent jamais d’entendre – et d’accepter – les signes les plus immatériels.

Car ici, on accepte. La sagesse des paroles simples et le sentiment d’appartenir. La conscience que la vie n’a de sens que lorsque l’on est « utile à quelqu’un ». Au village où ne restent quasiment que des vieux, on a appris à se serrer les coudes. Ici, les êtres sont franchement, entièrement humains, trop humains : cupides et généreux, menteurs et sincères, envieux et bienveillants. Ici, on se déteste pour la forme et on s’aime profondément – réellement ; et l’on sait rire d’à peu près tout, entre les larmes, avec elles. Ici, de mémoire d’homme, on a appris que les seules armes valables pour surmonter la tragédie sont la solidarité, l’amour universel, la bonté et l’humour. Ici, les traditions servent de cadres et de repères, mais l’intervention cyclique du chaos les met à l’épreuve et les empêche de figer les êtres. Les gestes sont rituels, mais jamais formels. Comme les arbres de la forêt centenaire qui borde le village, chaque habitant conserve toute sa spécificité et sa liberté intérieure – et partage sans compter la richesse de son monde propre.

La traduction française du roman de Naciel tombèrent pommes Narinai Abgaryanrinai Abgaryan Et du ciel tombèrent trois pommes, signée Ekaterina Cherezova, est disponible aux éditions Macha Publishing, 290 pages