Qui a peur de Iouri Mamleïev ?

Anne Coldefy-Faucard, à qui on doit la meilleure traduction des Âmes mortes de Gogol, dresse un portrait de l’écrivain Mamleïev, qui s’est éteint le 25 octobre dernier à Moscou. On découvre cet auteur qui ne payait pas de mine et régnait sur l’underground moscovite, son superbe phrasé  « l’infini leur entrait dans le cœur, des maisonnettes les envoûtaient par leur apparence douillette et négligée… » et ses prévisions terrifiantes : « Tout deviendra encore plus surréaliste que dans les tableaux de Dalí. Et un peu effrayant… La civilisation infantile contemporaine s’effondrera… Autre chose adviendra… »

Portrait de l’écrivain en fonctionnaire

Un petit monsieur, toujours propre sur lui, vêtu classiquement et muni, le plus souvent, d’une serviette burinée par les ans. Une serviette toujours pleine, gonflée, déformée par… on ne sait trop quoi. Que peut-elle contenir ? Pas de la vodka, en tout cas, ni des harengs, même si telle était la coutume au temps de l’Union soviétique. Ce n’est pas le genre de la maison Mamleïev. Quoi, alors ? Des papiers, sans doute : son propriétaire n’évoque-t-il pas, à première vue, un fonctionnaire tranquille ? Russe ou soviétique, le fonctionnaire ? Soviétique, vraisemblablement, du moins est-ce l’impression qu’il produit au premier coup d’oeil.

Une petite voix, douce et tranquille – Iouri Mamleïev n’élève jamais le ton. Un discours qui trébuche parfois, hésite souvent… ou paraît hésiter. Un rire enfantin, espiègle, sinon joyeux. Les yeux, toutefois, retiennent l’attention et empêchent de se laisser abuser par l’apparence fonctionnaire. Des yeux clairs (gris-bleu ? gris-vert ? vert pâle ? bleu délavé ? – difficile à dire). Des yeux, quoi qu’il en soit, qui infirment radicalement la pseudobanalité du personnage. Le regard est perdu. Dans quelles profondeurs ? Quels lointains ? Quel ailleurs ?

Il suffit de lire une nouvelle ou un roman de Mamleïev – dont la serviette susmentionnée regorge, à l’état de manuscrits – pour avoir une bonne partie des réponses à ces questions. « Jamais plus je ne pourrai voir Mamleïev comme avant », disait un lecteur français, après le choc de ce roman majeur qu’est Chatouny1.

Il est vrai qu’il faut avoir les nerfs solides pour aborder Mamleïev-l’écrivain. Et aussitôt, le portrait à peine esquissé se floute, puis se délite. […]

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Anne Coldefy-Faucard

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Tendances russes intemporelles

C’est l’été, le moment de l’année où l’on est le plus dévêtu. Raison de plus pour parler mode et garde-robe. Futile ? Voire… Cette chronique estivale, en quatre épisodes, se propose d’envisager les vêtements et la mode sous un angle historique, politique, littéraire, artistique, masculin/féminin, individuel/collectif, le tout lié, bien sûr, à la Russie. Quatrième partie : Une quête naturelle de l’élégance. Après 1991, durant la folle période eltsinienne, la libération est totale, touchant aussi la mode, et l’on peut voir, notamment dans les capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, les outrances les plus saugrenues, qui amusent beaucoup les étrangers. Aujourd’hui, elles se font rares. L’heure du défoulement est passée, les gens se sont assagis. On trouve, bien sûr, en plein hiver, des jeunes femmes juchées sur des talons d’une minceur et d’une hauteur à se demander non seulement comment elles tiennent debout ainsi chaussées, mais encore – et surtout – comment elles réussissent à marcher dans la neige et la glace. Élégance et pénurie Ironie mise à part, il faut bien constater que la recherche de l’élégance est une constante chez les femmes russes. C’était déjà le cas des femmes soviétiques, à une époque où s’habiller bien, voire s’habiller tout court, était un tour de force, compte tenu de la pénurie de vêtements, de tissus et de chaussures un tant soit peu mettables et qui, de toute façon, coûtaient les yeux de la tête. On se débrouillait pourtant : l’une – parmi les plus favorisées – avait un peu d’argent et une copine qui allait parfois à l’étranger et que l’on chargeait d’une impressionnante liste de choses à rapporter ; une autre avait la même copine, mais pas d’argent : dans ce cas, on procédait à un échange de services (par exemple, on lui écrivait sa thèse ou quelques devoirs pour la fac) ; une troisième connaissait une petite couturière géniale qui, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

23 août 2018
Culture

ARMIA ROSSII : la mode patriotique

C’est l’été, le moment de l’année où l’on est le plus dévêtu. Raison de plus pour parler mode et garde-robe. Futile ? Voire… Cette chronique estivale, en quatre épisodes, se propose d’envisager les vêtements et la mode sous un angle historique, politique, littéraire, artistique, masculin/féminin, individuel/collectif, le tout lié, bien sûr, à la Russie.Troisième partie : La mode virile. Vous êtes en avance à un concert salle Tchaïkovski ? Alors, faites quelques pas en descendant la Bolchaïa Sadovaïa. Vous y verrez plusieurs théâtres, affichant leurs photos, leurs programmes, quand soudain vous stopperez net en arrivant au n° 14. Là, dans une vitrine protégée par une grille, trois grandes affiches publicitaires montrent des hommes casqués, masqués, gantés, armés d’instruments manifestement susceptibles de faire de gros trous. Surmontant les photos, cette enseigne : « ARMIA ROSSII ». Les dames s’éclipseront peut-être aussitôt, remontant discrètement vers la salle Tchaïkovski. Les messieurs, eux, à n’en pas douter – d’ailleurs, cette chronique leur est quasi réservée – parcourront quelques mètres de plus pour trouver l’entrée du magasin de l’armée russe. Les portes coulissantes s’ouvrent. Là, nouveau brusque freinage du visiteur non averti, qui tombe nez-à-nez avec un beau gros canon. Que faire ? aurait dit Lénine. Battre en retraite ? Ja-mais ! On dépasse prudemment la chose, qui ne bronche pas. Et, après le choc, vient le chic. La mode « patriotique » Tous les commentateurs et experts sont unanimes : à partir de 2014 et des événements de Crimée, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

16 août 2018
Culture

Ukraine / Russie : La guerre des robes

C’est l’été, le moment de l’année où l’on est le plus dévêtu. Raison de plus pour parler mode et garde-robe. Futile ? Voire… Cette chronique estivale, en quatre épisodes, se propose d’envisager les vêtements et la mode sous un angle historique, politique, littéraire, artistique, masculin/féminin, individuel/collectif, le tout lié, bien sûr, à la Russie. Deuxième partie : Mode et géopolitique. Qu’est-ce qui est bicolore, moiré, sobre et lumineux à la fois : trois bandes noires alternant avec deux bandes oranges ? Vous donnez votre langue au chat ? Reconnaissons que la devinette n’était pas simple. Réponse : le Ruban de Saint-Georges. Il compte, avec la Croix et la Plaque, parmi les trois insignes de l’Ordre de Saint-Georges, instauré en 1769 par Catherine II pour récompenser – exclusivement – les mérites militaires. Supprimé après 1917, à l’instar de tout ce qui rappelait l’ancien régime, il est rétabli par Boris Eltsine, comme symbole de la victoire de l’Union soviétique sur le nazisme et, plus généralement, du patriotisme russe. Le Ruban de Saint-Georges est un incontournable des cérémonies du 9 mai, date à laquelle on commémore, en Russie, la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quel rapport avec la mode ? se demandera-t-on. Il est on ne peut plus direct. L’objet du délit En 2015, une robe aux couleurs du Ruban de Saint-Georges est à la Une de l’édition britannique d’avril du magazine Elle. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

9 août 2018