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Au Silence des matelots

La prison moscovite du Silence des matelots existe depuis 1775. Situé dans le quartier de Sokolniki, à l’ouest de la capitale, le centre de détention doit son nom à la rue éponyme qui avait été ainsi baptisée, à son tour, parce qu’elle abritait du temps de Pierre le Grand un asile pour vieux marins. Accusé d’escroquerie, l’écrivain russe Andreï Roubanov a passé deux ans au Silence des matelots avant que le tribunal ne prononce un verdict d’acquittement. Dans son roman Do time, get time, il décrit l’univers de la prison russe dans les années 1990.

Retrouvez son interview ici.

– Entre, invita le convoyeur, avant de me faire, allez savoir pourquoi, un clin d’œil de son fou regard noir. Empoignant mes sacs, je fis deux pas, me retrouvai à l’intérieur appuyé sur des corps humains densément serrés les uns contre les autres. Ça arrive, quand tu tentes de te glisser dans un autobus de passagers à l’heure de pointe, tôt le matin. Seulement, dans l’autobus, les gens portent des vêtements, ne fument pas, et il y a des femmes parmi eux. Alors qu’ici, les
vêtements et les femmes étaient tout à fait absents.

– Par où ???, s’indignèrent autour de moi de nombreuses voix rauques, emportées dans l’écho d’autres voix, plus lointaines et plus multiples. Où ça, chef ??? On est déjà comme des sardines !!! Par où encore ???

En réponse, le gardien émit une bruyante tirade, grossière.

– Combien vous êtes ?, cria-t-il.
– Déjà cent trente cinq !
– Et quoi ?, répliqua le maton, éclatant de rire. Dans la cent dix huit – ils sont cent cinquante, et rien, personne ne grogne ! Écartez le bazar !
La porte claqua dans mon dos.

Je ne dois pas, ne peux pas rester ici

J’inspirai, mais ce n’était pas si simple – à la place de l’air, une substance infecte pénétra dans mes poumons. Des filets de sueur commencèrent instantanément à couler le long de mes tempes.
Dans un brouillard blanchâtre, les contours de plusieurs dizaines de gens à demi et entièrement nus se dessinaient. Plissait la peau malsaine de crânes rasés, écorchés. Des regards sauvages, enflammés se tournaient vers moi – et là même s’éteignaient. Le bruit des voix se renforça, l’agitation des mains et des regards, interrompue un instant, reprit.

– Écoute… – un type émacié, au nez pointu, tout recouvert de tâches d’iode brunes, me saisit par la manche. Écoute, tu n’as qu’à… laisse tes affaires ici, et va là-bas, au fond… là-bas, c’est le guetteur, parle avec lui…

Me tournant de côté, je me frayai un chemin entre les corps, fis un pas, puis un deuxième et un troisième. La promiscuité me terrifiait. Sur des couchettes  d’acier à deux niveaux, des êtres nus, allongés, étroitement serrés les uns contre les autres, dormaient. Du linge gris séchait sur des cordes tendues. Au centre  de l’espace, une longue table se découvrait, entièrement encombrée de quarts de ferraille à l’émail pelé. Dans certains des récipients étaient fichés
des bouilleurs. Des filets de vapeur bleuâtre s’élançaient vers le haut.

Que d’autres crétins étouffent dans cet enfer

De partout dépassaient des épaules, genoux, coudes tatoués et décharnés. Quelqu’un me suivit d’un mauvais regard, un autre me fit un sourire méchant, carnassier, un troisième me salua, littéralement comme une vieille connaissance – mais j’avançais en silence pas à pas, m’inclinant parfois pour ne pas heurter de la tête les pieds des dormeurs du deuxième étage. […]

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Julia Breen

Dernières nouvelles de la Russie

Opinions

Maïdan, cinq ans après…

Cinq ans ont passé depuis que le mouvement de l’Euromaïdan, à Kiev, a abouti, après plusieurs mois de contestation populaire, à la destitution du président Viktor Ianoukovitch. Selon le politologue Gueorgui Tchijov, auteur d’une tribune publiée par le quotidien Vedomosti, les événements de 2013-2014 ont plus transformé la société ukrainienne que le pouvoir.Il y a cinq ans, le 21 février 2014, Viktor Ianoukovitch quittait Kiev. Il fuyait, littéralement, abandonnant dans son palais de Mejgorié une grande partie de ses trésors déjà emballés. À ce moment-là, pourtant, personne ne mettait officiellement en cause son autorité, et ses hommes contrôlaient encore la police et l’armée… Mais le pouvoir avait tiré sur la foule, le sang des Ukrainiens avait coulé. Décision froide, malentendu, excès de zèle ? Cela n’avait déjà plus d’importance. Ianoukovitch le savait : il n’y aurait aucun pardon possible, aucun retour en arrière. Une page douloureuse de l’histoire ukrainienne se tournait avec fracas.Une question d’honneurÀ propos des événements de 2013-2014, les Ukrainiens parlent de « révolution de la Dignité ». Bien que la formule ait tout d’un cliché idéologique, elle permet en réalité de comprendre le sens des événements. Le premier Maïdan, la « révolution orange » de 2004, était déjà une révolution de la Dignité. En effet, quel qu’ait pu être le discours des élites à l’époque, les Ukrainiens ordinaires étaient descendus dans la rue pour défendre leur honneur contre un État qui avait, ouvertement, cyniquement et avec le plus grand des mépris, triché aux élections.D’une certaine manière, la contestation de l’hiver 2013 a une cause similaire. Le refus de Ianoukovitch de signer un accord d’association avec l’Union européenne (UE), les violences policières contre les manifestants, majoritairement jeunes, n’ont été que l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.Et les Ukrainiens sont parvenus à se défendre. C’est d’ailleurs la seule conséquence absolument positive de cette révolution. […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

28 février 2019
Économie

L’adresse aux pauvres

Augmentation des allocations aux enfants handicapés, aide au remboursement de crédits immobiliers, réindexation des retraites inférieures au minimum vital… Lors de son traditionnel discours annuel devant le Parlement, retransmis en direct par cinq chaînes nationales, le 20 février, Vladimir Poutine a promis à ses compatriotes une série de mesures budgétaires destinées à aider les plus fragiles.Invité à commenter le discours du président à l’Assemblée fédérale sur le plateau de la chaîne Rossia 24, le ministre des Finances, Anton Silouanov, a évalué ces mesures de soutien aux plus démunis entre 100 et 120 milliards de roubles par an (entre 1,3 et 1,6 milliard d’euros).Ces fonds seront dégagés grâce à une « meilleure exécution budgétaire », a précisé M. Silouanov. « Nous avons déjà mis en branle toutes les ressources du Fisc et des Douanes, afin de rendre la gestion de l’argent public encore plus efficace. Nous nous assurerons des recettes supplémentaires en étendant la couverture du tissu économique par le contrôle fiscal, c’est-à-dire en réduisant la part des échanges qui échappent encore à l’impôt, donc en luttant contre la fraude », a-t-il expliqué.Les mesures d’aide aux familles nombreuses, aux propriétaires endettés et aux retraités ne permettront pas d’enrayer la baisse du pouvoir d’achat des Russes, en chute constante depuis cinq ans.« En outre, toutes les économies réalisées au cours du présent exercice budgétaire, d’ordinaire reportées sur l’exercice suivant, serviront, cette année, à mettre en œuvre les mesures annoncées par le président », […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

25 février 2019
Opinions

« L’opération Successeur est impossible »

À l’occasion de la sortie de l’Empire ironique, dans lequel Gleb Pavlovski dresse le bilan de l’ère Poutine, le politologue russe, directeur de la Fondation pour l’efficacité politique, a accordé une interview à l’écrivain Dmitri Bykov pour la revue Sobesednik.ru. Extraits.Dmitri Bykov : Dans l’Empire ironique, vous écrivez que le système politique russe contemporain est capable de résister à tout, sauf au temps. Mais comment le temps peut-il intervenir ? Le cours du pétrole va-t-il brusquement s’effondrer ?Gleb Pavlovski : À vrai dire, le temps s’en est déjà mêlé. J’ai essayé d’envisager des scénarios d’effondrement de ce système, mais je n’ai rien trouvé. Parce que le système est né d’un collapse. L’effondrement a déjà eu lieu.État de guerre permanentD. B. : Donc, nous vivons une existence post mortem…G. P. : Oui. Comme dans le livre de l’écrivain polonais de science-fiction Stanislav Lem (1921-2006), la Formule Limfatera : le système prend vie quand meurt la gelée dont il est fait.Je pense que les racines du système actuel sont antérieures à Poutine. Cette destruction systématique des institutions a été entamée sous Gorbatchev ; je dirai même qu’elle était le principal contenu de l’ère Gorbatchev [à la tête de l’URSS de 1985 à 1991, ndlr], puis des deux premières années de la présidence Eltsine [premier président de la Fédération de Russie de 1991 à 1999, ndlr]. Une sorte de « liberté à tout prix ».Nous nous plaignons souvent de l’autorité excessive de l’État, alors qu’en réalité, l’État est quasi absent.D. B. : Vous admettez donc que l’URSS, quelque mauvaise qu’elle ait pu être, a été dévorée par des choses encore plus mauvaises ?G. P. : Les gens ne voulaient plus, depuis longtemps, des contraintes de l’État, tout en souhaitant en conserver les avantages et en utiliser les services. C’est comme dans un immeuble : si la toiture fuit, tout le monde est mécontent, mais quand il s’agit de se réunir pour trouver une solution, pour réparer la fuite ensemble, il n’y a plus personne… Par ce processus d’affranchissement de l’État, la Russie, en un sens, a voulu imiter l’Occident. Surtout, la population ne supportait plus l’État-maître d’école, moralisateur, de l’URSS – c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui.L’écrivain russe Dmitri Bykov lors d’une exposition littéraire à Moscou. […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

18 février 2019

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