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I am here – un court-métrage dédié à la jeunesse russe

Lorsqu’elle a débuté le tournage de son film, Maria Popritsak avait 20 ans – comme ses héros. « Un âge parfait pour filmer la vie des gens », confie la jeune réalisatrice. I am here (« J’existe ») est une ode à la jeunesse russe, sans a priori ni jugement, une journée passée aux côtés de six personnages peu communs : un travesti, un étudiant en théologie, une ballerine, une camgirl (ces femmes qui s’exposent par le biais d’une webcam) et un couple de marginaux. Un court-métrage sous-titré en français, à découvrir en exclusivité sur Le Courrier de Russie.

De son film, Maria n’aime pas beaucoup parler. En fait, Maria n’aime pas beaucoup parler tout court. Le Courrier de Russie a rencontré la jeune femme à Saint-Pétersbourg. Récit à la première personne.

I am here maria Popritsak
Maria Popritsak. Crédits : Archives personnels/VK

Sur son film

J’ai présenté ce court-métrage comme un travail de fin d’études. Lors du premier visionnage, mes professeurs ont très mal réagi. Ils disaient que ça donnait une mauvaise image de la jeunesse : des jeunes qui boivent, fument, se percent la langue, etc. Et moi, j’écoutais ces critiques et j’éprouvais, en réalité, une certaine satisfaction : j’étais parvenue à créer de la résonance. Au cours de mes études, j’avais toujours réalisé des travaux positifs, beaux, « comme il faut ». Là, je présentais un film plus personnel.

Sur le choix des personnages

J’ai toujours aimé créer. À 9 ans, je commençais déjà à écrire des petites histoires. Puis, lorsque je faisais du ballet, ce qui m’intéressait le plus, ce n’était pas de danser mais de concevoir des danses. L’idée de I am here m’est finalement venue à l’université. Nous devions rédiger un essai sur le thème : « Moi, nous et eux ». Une fois écrit, j’ai pensé que je pourrais en faire un film. Il ne me restait qu’à trouver les personnes correspondant aux profils, et Vkontakte m’a été d’une grande utilité. Dima, le travesti, est arrivé le dernier : j’avais quatre personnages et souhaitais en ajouter un. Je suivais parallèlement son parcours depuis un moment. Je ne comprenais pas comment on pouvait être fille et garçon à la fois – dans sa tête. À vrai dire, j’ai toujours été intéressée par ce que je ne comprends pas. Le scénario initial a tout de même été légèrement modifié. Au départ, je prévoyais de suivre une jeune actrice de films pornographiques. Mais après de longs mois de négociations, elle a finalement refusé, car son père n’était pas au courant et elle avait peur qu’il meure, tétanisé, s’il l’apprenait. C’est ainsi que la camgirl a intégré le projet.

Sur la loi contre la propagande des relations non-traditionnelles

C’est lorsque je débutais le tournage, justement, que cette loi est entrée en vigueur à Saint-Pétersbourg [le 17 mars 2012]. Bien que certaines personnes de mon entourage aient commencé à s’agiter, à aucun moment je n’ai douté ni pensé à supprimer certains héros.

Sur l’absence de dialogue

Je suis du genre « silencieuse ». Je regarde avant tout comment les gens se conduisent, agissent. C’est le plus important, pour moi. Les mots, les paroles ne sont que fiction. Ce que disent les gens, à 95 %, c’est du vent. C’est en observant comment quelqu’un se comporte que l’on comprend qui il est réellement. Par ailleurs, je qualifierais I am here de « film ballet » : personne ne parle, et tout le monde danse. La dernière scène en est la meilleure des illustrations, une sorte de métaphore : tous vivent à la même époque, dans la même ville, ont le même âge et avancent dans la vie ensemble.

Sur la réaction des personnages

Avant de diffuser le film, je l’ai présenté à chacun des « acteurs ». Les filles ont été très touchées, elles ont même pleuré, surtout la ballerine. Dima, le travesti, a beaucoup aimé. Seul Oleg, l’étudiant en théologie, n’a pas du tout apprécié. D’ailleurs, il n’aurait peut-être même pas accepté si je lui avais dit dès le départ qu’il partagerait l’affiche avec un travesti et une « femme nue ».

Sur le cinéma documentaire

Le cinéma documentaire doit transmettre la réalité, sans appréciation du réalisateur. Il y a évidemment un aspect subjectif qui s’y glisse, car je montre le monde comme je le vois. Je le perçois d’ailleurs toujours en musique, d’où l’omniprésence d’une bande son tout au long du film. Une journaliste m’a demandé un jour : « Pourquoi avez-vous décidé de confronter des héros bien, comme la ballerine, et des mauvais, comme un travesti ? » Mais qui a dit que celui-ci est bon et l’autre non ? Je n’ai pas fait ce film pour qu’on juge, accuse ou critique.

Sur le cinéma en Russie

Triste. Il y a beaucoup de problèmes et personne ne veut le reconnaître. Les gens font des films et ne se remettent jamais en question : « J’ai tout bien fait, c’est magnifique ; ce que fait Hollywood, Harry Potter, etc., ça ne vaut rien. Nous sommes les meilleurs. »

Être jeune réalisateur en Russie

C’est comme être sans travail ! (rires). Je ne sais pas trop. Être jeune est toujours difficile. Il faut sans cesse prouver qu’on est capable de faire quelque chose. D’autant plus quand on est une fille. Par exemple, j’ai entendu à plusieurs reprises dire qu’ « une fille ne peut pas être réalisatrice ».

Résultat

J’ai trouvé du travail (sourire). Et le plus important, j’ai enfin eu la sensation d’être une réalisatrice. Jamais, avant, je n’avais ressenti cela. J’ai pris confiance en moi. Je peux faire plus.

Maria Popritsak, 22 ans, née à Bichkek au Kirghizistan, a passé toute sa vie à Saint-Pétersbourg. Diplômée de l’Université des métiers du cinéma et de la télévision de Saint-Pétersbourg, elle travaille désormais pour le studio de films documentaires pétersbourgeois Lendok, ainsi que pour les studios indépendants Woof et Miaow.

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