Le Courrier de Russie

Un ver sauve le festival de cinéma

Malgré les polémiques inutiles, le Festival International du Film de Moscou a continué dans son édition 2006 à offrir un riche panorama incluant des révélations importantes pour le cinéma russe. Michael Haneke peut se mordre les doigts d’avoir raté « Le Ver », l’unique film russe de la sélection. On attendait Raoul Ruiz, Bertrand Blier, Istvan Szabo… mais la bonne surprise est venue d’une modeste production russe, Tcherv (le ver).

Avis très subjectif, car le palmarès du festival a complètement ignoré cette dernière perle du cinéma russe. Après deux grands prix consécutifs attribués à des films russes en 2004 Svoi et en 2005 Le cosmos comme pressentiment, le Festival International du Film de Moscou (FIFM) pouvait difficilement récompenser à nouveau un autochtone. A la surprise générale, le Saint George d’or a échu au film  A propos de Sara, premier long métrage du suédois d’origine ougandaise Othman Karim. Averti peu avant la remise des prix par le jury, le réalisateur, qui n’y croyant guère était rentré chez lui, a du sauter in extremis dans un avion pour assister à la cérémonie. A propos de Sara suit 10 ans de la vie d’une jeune et belle blonde suédoise qui enchaîne déceptions et malheurs. Ce n’est pas du Bergman, loin s’en faut. Réalisé sans grande imagination mais défendu par le talent de l’actrice principale Linda Zilliacus, le film aurait eu du mal à être sélectionné dans un autre festival de catégorie  » A  » comme Cannes ou Berlin.

Mais on est à Moscou, et il se passe toujours des choses étonnantes dans ce pays ! Comme le scandale qui a suivi l’absence pour cause de tournage de Michael Haneke, qui devait présider le jury. Montant sur ses grands chevaux, la direction du FIFM a accusé le réa-lisateur autrichien d’avoir « humilié » la Russie. Lorsque Jodie Foster avait pour des raisons similaires décliné la présidence du jury de Cannes 2001, personne n’avait songé à l’accuser de mépris pour la France.

Cette curieuse hystérie révèle un complexe d’infériorité pas injustifié. On sait que le festival a du mal à attirer les bons films, qui lui préfèrent l’exposition médiatique offerte par Cannes, Berlin ou Venise. Mais l’abondante production internationale de qualité rend inexplicable la présence régulière de navets dans la sélection. En outre, le succès, l’année dernière, de Cosmos comme pressentiment réalisé par un copain de Mikhalkov face à des chefs-d’œuvre comme Chumscrubber ou Dear Wendy a terni son image à l’étranger. Chaque année, le nombre de journalistes diminue et le FIFM semble se recroqueviller sur lui-même : moins de stars invitées, moins de films de qualité, plus de scandales ridicules et de choix étranges…

Cette année le jury présidé par Andrzej Zulawski a choisi de récompenser un premier film terne face à des prétendants plus sérieux comme l’émouvant Love & Dance (traduit aussi Histoire à moitié russe ) et surtout le Klimt de Raoul Ruiz. Coupable d’avoir tourné un film trop sexuel, trop esthétique, trop brillant (comme l’acteur principal John Malkovich), bref, trop favori pour gagner, le maître chilien est reparti les mains vides. Mais ne crachons pas dans la soupe. Le FIFM reste une occasion unique pour savourer des films rares, en version originale (quand donc les distributeurs cesseront-ils de massacrer les films avec leur doublage inique ?). Il nous a fait découvrir Alexeï Mouradov et son chef d’œuvre Tcherv, qui suit à travers un montage complexe mais brillantissime les errements d’un agent secret défroqué. Homme à la personnalité étonnante, Le Ver se perd et se nourrit dans les gens qu’il côtoie fortuitement, se perd dans ses souvenirs et est finalement perdu pour son pays. A la fois film d’action intelligent et réflexion sur la mémoire, on murmure que Tcherv fut sélectionné spécialement pour plaire à Haneke.

Thème cher au cinéma russe, l’errance était aussi le thème de l’autre découverte russe du FIFM. Strannik (le Pèlerin), 1er film de Sergueï Karan-dachov, interroge la foi, les signes, le destin à travers une ascèse radicale mais pas bigote, quelque part entre Tarkovski et Sokourov. Enfin, impossible de ne pas évoquer la sensation provoquée par le film hongrois Taxidermia. Son réa-lisateur, György Palfi, possède une imagination visuelle impressionnante, une exigence absolue face aux acteurs et une absence spectaculaire de tabous ! Son film parodie l’endoctrinement marxiste léniniste à travers des concours de gloutonnerie hallucinants. En réalité, il synthétise le XXè siècle hongrois en trois générations, du grand père soldat simplet au petit fils taxidermiste maniaque.

Pour finir, ayons une pensée émue pour l’acteur Andreï Krasko, 49 ans, grande figure du cinéma russe actuel, qui faisait encore le zouave lors du festival mais qui a rendu inopinément l’âme sur un tournage à Odessa le 4 juillet.