Le Courrier de Russie

Un marché en développement, des problèmes persistants

Deux festivals russes de cinéma, le Kinotaure à Sotchi et le MiFF à Moscou, viennent de se terminer. Aujourd’hui, les cinéastes de tout le pays font le bilan et se posent la question : le cinéma russe, est-il enfin devenu un objet d’investissement intéressant ?

Parmi les dix films qui l’année dernière ont engrangé les recettes les plus importantes sur le marché russe, on trouve quatre productions locales. Ce chiffre est très encourageant, même en comparaison avec le marché européen. Bien que les films russes ne connaissent pas de réels succès à l’échelle internationale, les professionnels sont optimistes. « Je ne trouve pas cela catastrophique, affirme Sergueï Selianov, directeur de STB, grande société russe de production de films. En 2005, la Russie a été bien représentée dans les festivals internationaux. Aujourd’hui, nous concentrons nos efforts sur le marché russe. Nous essayons de comprendre notre public et de le garder ». Selon Igor Tolstounov, directeur de la chaîne de télévision STS et producteur du festival Kinotaure, le nombre de Russes qui vont régulièrement au cinéma varie aujourd’hui de six à sept millions.

Le marché cinématographique du pays augmente de 30% par an. Cent quarante films sont en train d’être produits, chiffre record depuis la Péréstroïka. Le budget moyen d’un film russe s’élève à 3 millions de dollars. Ici comme en Europe, la télévision occupe une place prépondérant dans la production cinématographique. Ainsi, la publicité des films Notchnoï dozor (Patrouille de nuit) et Dnevnoï dozor (Patrouille de jour), passée en permanence sur la Première chaîne de la télévision russe au moment de leur sortie, a joué un rôle important dans leur succès commercial. Par ailleurs la Première chaîne et la STS sont aussi les partenaires du festival Kinotaure. Ce dernier a confirmé cette année son importance sur le marché russe avec son premier prix, Mne ne bol’no [Je n’ai pas mal, ndlr], grand succès auprès du public et de la critique.

Parmi les acteurs du marché cinématographique russe, on distingue quelques favoris qui donnent le ton pour toute l’industrie. Les producteurs remplissent souvent les fonctions de distributeurs, et inversement. Ainsi, Central Partnership (CP), le distribueur le plus puissant sur le marché russe, s’est lancé dans la production de films. Quant à STB, ila cumulé la distribution et la production de Boomer2. Les acteurs russes tirent généralement leur profits de la vente des billets, à la différence de leurs collègues occidentaux qui font leur recette sur la distribution des DVD et des cassettes vidéo. Par ailleurs, les producteurs russes se plaignent souvent du manque de salles de cinéma dans le pays. En URSS, il y en avait huit mille, aujourd’hui, on n’en compte plus que mille. Cette situation amoindrit la variété des films qui sortent. Les propriétaires des salles de cinéma projettent presque exclusivement des oeuvres leur apportant des bénéfices garantis. Généralement, ce sont des films au budget publicitaire important, assuré par Hollywood ou par des producteurs russes.

La piraterie fait l’objet d’amères protestations de la part des producteurs de films. On sait que même les grandes usines fabricant des DVD sous licence produisent en même temps des DVD illégaux. Lancé sur le marché, un DVD sous licence coûte 10 $, tandis que son homologue pirate avec 8 films en supplément se vend pour 5, voire 3 dollars. Ainsi, les bénéfices des producteurs sont largement entamés par des pirates exerçant leur activité dans une tranquillité suspecte. « Si le problème des pirates n’est pas encore reglé, c’est uniquement parce que le gouvernement russe ne le souhaite pas », affirme Sem Klebanov, directeur de la société de distribution Cinema sans frontières. « Pour lutter contre la piraterie, l’Etat pourrait appliquer les mêmes méthodes que dans l’industrie de l’alcool qui es aujourd’hui complètement licenciée ». Dans ces conditions difficiles, l’Etat reste un coproducteur incontournable pour 90% de films russes. L’Agence Fédérale de la Culture et de la Cinématographie accorde tous les ans 50 millions de dollars à l’industrie. Il est aujourd’hui difficile de trouver un film connu à 100% indépendant.

Un autre facteur de retard est le manque d’expertise en matière de marketing. « A présent, la promotion d’un film peut coûter plus cher que sa production », affirme Dimitri Doboujinski de Park Production dans son interview au journal Bulluten. « Chez nous, ce domaine reste encore mal développé, continue-t-il. Nous n’avons pas encore appris comment faire la publicité d’un film. Regardez les affiches et plus généralement la promotion vidéo, cela ne donne pas envie d’aller au cinéma. » Nonobstant, la plupart des acteurs du marché cinématographique russe annoncent la renaissance de l’industrie du cinéma dans le pays. L’époque de Nikita Mikhalkov et de l’Union des cinéastes russes s’épuisant en chamailleries diverses touche à sa fin et laisse place aux nouveaux participants, ambitieux et mieux adaptés aux conditions modernes. « Nous devons trouver notre propre voie de développement, répète Sergueï Selianov, sans rien avoir contre les films hollywoodiens, j’attends toujours le grand réalisateur russe qui arrivera pour changer la situation existante ».

Le cinéma russe en chiffres: D’après l’étude de Motion Pictures Association of America, 320 films sont sortis sur le marché russe en 2005 et les productions locales représentent 19,3% de ce total (62 films). Ces dernirs ont engrangé ensemble 94 M $, soit le tiers de l’ensemble des recettes. On prévoit que vers 2010 le chiffre d’affaire atteindra 650 millions de dollars. « D’après un schéma basique, le cinéma gagne 50% de la recette générale, le distributeur en tire de 12 à 18% et le producteur se contente du reste », raconte Igor Tolstounov.