Le Courrier de Russie

Politiquement incorrect

J’adore mes collègues et je l’assume parfaitement. Si je n’en parle pas souvent c’est par manque de temps, tout simplement. Ici je voudrais quand même consacrer quelques mots à mon nouveau collègue qui a réjoint l’équipe de la rédaction web il y a 2 mois – Thomas.


Français de souche, méridional, à Moscou on le prend parfois pour un tchétchène – à cause de son nez français et de ses yeux bleus. Après avoir passé un bon moment à Saint-Pétersbourg, il est arrivé dans le journal pour faire un stage de quelques mois. Mais on n’a plus vraiment l’intention de le laisser partir, surtout qu’il s’est déjà habitué aux salades russes, au froid éternel et à Poutine au poste de président.

Fan de la Russie, il apprécie que mon pays ne soit pas complètement envahi par le « politiquement correct » et que l’on puisse s’exprimer librement (pourvu que ce soit en français et que le FSB continue à ignorer l’existence de notre journal). Je n’ai pas encore entendu une seule plainte émanant de lui – même vis-à-vis du prix exhorbitant des vins français.

Tous les midis, au lieu de faire le tour du quartier à la recherche d’un restaurant convenable pour le déjeuner, il savoure les salades du Prodoukty [épicerie russe, ndlr] : la salade Pikantyï [piquante, ndlr] est sa préférée du moment et il en vante les mérites à qui veut l’entendre.

Sa spécialité, c’est la traduction et les dépêches. Donc en guise d’épreuve, que subissent tous les nouveaux arrivants, nous lui avons donné un texte horrible – l’interview de l’ex-candidat à la présidentielle russe Valdimir Jirinovskiï, clown narcissique censé représenter l’opposition russe.

Si vous êtes un peu au courant de la politique en Russie, vous pouvez imaginer que traduire Jirinovskiï du russe vers le français revient à chercher un croissant français à Moscou : on est mort de fatigue avant même d’avoir trouvé. En voici un exemple : « Si vous votez pour un autre [que moi, ndlr], le 5 mars ne se transformera pas en printemps mais en automne pluvieux, vous mourrez tous prématurément et la Russie tombera aux mains des émigrés » – ô combien d’efforts a-t-il a fallu pour que cela sonne aussi beau en français. Et pourtant, Thomas s’en est sorti sans l’aide de la chartreuse que je garde précieusement sous le coude pour les articles trop difficiles.

Thomas m’étonne tous les jours par sa connaissance approfondie de la langue de Pouchkine et – honte à moi -, m’apprend parfois certaines expressions. Je ne parle même pas de son goût exceptionnel pour les photos du jour que j’ai hâte de découvrir tous les matins…