Le Courrier de Russie

Le Courrier de Sébastopol

Par un hasard de l’existence, j’avais passé en Crimée mes dernières vacances d’hiver, en décembre 2013. Et j’y étais tombée littéralement amoureuse de Sébastopol – ses maisons blanches en bord de mer, cette ville à taille humaine qui donne envie de n’en plus repartir, ses drapeaux tricolores russes à tous les coins de rue… une terre qui semble plus russe que la Russie elle-même.

Crédits : @lecourrierderussie

Pendant ces vacances, j’avais revécu mon enfance dans les années 1990, où, malgré un paysage qui se polluait d’affiches publicitaires à vitesse grand V, on ressentait encore de l’admiration pour la patrie. En cette fin d’hiver 2014, nous y sommes retournés avec la rédaction – Thomas, Nina, Inna et moi – et pas pour des vacances. Le 8 mars censément férié s’est transformé, pour nous, en un long week-end ouvré.

« Nous, nous sommes français mais nous habitons Moscou, expliquait Thomas, au volant de notre Skoda de location, au Cosaque qui gardait le barrage routier à l’entrée de Sébastopol. Et avec ces deux Russes, là, on va découvrir votre ville. Tous ensemble. »

« Des Français, eh bien…, répondit le bonhomme, l’air enchanté. Eh bien, mais allez-y ! Et racontez-leur bien, chez vous en France, comment ça se passe ici en vrai. Regardez : moi, je suis Russe, et je suis Cosaque, et fier de l’être… Vous dites que vous habitez Moscou ? Et c’est quoi, déjà, votre adresse ? »

Une heure plus tôt, nous atterrissions à Simferopol : pas l’ombre d’une question ni d’un commentaire au guichet de contrôle des passeports – pas plus à moi, citoyenne russe, qu’à mes collègues français. Et nous y étions – l’équipe du Courrier de Russie, un petit air d’espions en service commandé, avait pénétré le territoire d’un État voisin. Inna, qui avait oublié son ordinateur à la sortie de l’avion (le voyage, c’est bien connu, ne sert qu’à écrire plus), l’a même retrouvé une demi-heure plus tard, sain, sauf et à sa place. « Quel tchestniï narod [peuple honnête] ! », l’a chaleureusement félicitée Thomas, qui n’a cessé de plaisanter tout au long de notre séjour.

Une fois sortis de l’aéroport, nous nous retrouvions ainsi sur un territoire balayé par un vent glacial (« comme dans le sud de la France en hiver », selon Nina) et empli de drapeaux tricolores russes (comme sur le fronton de la Douma fédérale, mais partout).

« C’est ici que tout se passe, à Simferopol, capitale de la Crimée », assurait Thomas – désormais notre expert en vidéos YouTube – à sa caméra. Comme il ne s’y passait tout de même pas grand-chose en réalité, nous avons pris la route pour l’autre ville ukrainienne qui avait également demandé, quelques jours plus tôt, son rattachement à la Russie – Sébastopol.

Une fois sur place, la magie de Sébastopol nous a à ce point envahis qu’après nous être perdus dans les sens uniques du centre-ville pour finir par tomber sur un petit quartier ancien, nous nous sommes dit que nous y poserions bien nos bagages pour toujours.

Le lendemain, m’étant – de nouveau – trompée de direction, j’ai fait, au lieu de rentrer à l’hôtel, un tour en trolleybus : assez long pour contempler la magnifique vue sur Streletskaïa boukhta, la baie des Sagittaires. J’en ai profité pour écouter les conversations autour de moi : évidemment, cernés de slogans « Le 16 mars, on rentre à la maison », les gens n’avaient à la bouche que le référendum approchant.

La jeune guichetière de l’office du tourisme du centre, qui me conseillait vivement de visiter le Panorama du Siège de Sébastopol (« Des expositions ? Mais il ne se passe rien ici ! »), m’a notamment confié attendre le scrutin avec impatience, vu que les autorités ukrainiennes avaient suspendu la délivrance de passeports aux résidents de Crimée. « C’est sûr qu’il vaut mieux être avec la Russie, assurait-elle. Ma famille de l’Ouest de l’Ukraine me prend maintenant pour une folle, mais moi, je n’ai aucun doute sur mon choix. »

Me voilà, le dernier jour de notre séjour à Sébastopol, près du fameux Panorama. La caisse étant encore fermée, je fais le tour du bâtiment rond avant de tomber sur la directrice du musée, en pleine conversation avec la guichetière. « Tu vois, là-bas, c’est un groupe de touristes qui arrive. Eux, tu les fais payer. Les Cosaques, en revanche, tu les laisses rentrer comme ça, ordonne la directrice, montrant du doigt une troupe de Cosaques qui se tient près de l’entrée. Ils sont quand même venus défendre notre patrie ! » Il semble que la question « Mais votre patrie, c’est quoi ? » n’ait plus lieu d’être posée.

De retour à Moscou, je comprends rapidement qu’il manque quelque chose : les drapeaux tricolores au fronton des immeubles. J’en cherche, partout – et je me réjouis secrètement quand j’en trouve. À bientôt, Sébastopol – et bienvenue chez toi !