Philippe Bélaval : « Ce langage universel de la beauté que tout le monde comprend »

Les musées du Kremlin accueillent du 3 mars au 4 juin prochain une exposition inédite, consacrée à Saint Louis et aux reliques de la Sainte-Chapelle de Paris.


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Philippe Bélaval, président du Centre français des monuments nationaux, explique ce qui attire les Russes dans la personnalité de Saint Louis, et pourquoi l’art est un anti-destin.

Reliquaire Jésus-Christ dans sa gloire, Limoges, France, XIIIe siècle. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg
Reliquaire Jésus-Christ dans sa gloire, Limoges, France, XIIIe siècle. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Le Courrier de Russie : De qui vient l’initiative de cette exposition sur Saint Louis à Moscou ?

Philippe Bélaval : En 2014, nous avons organisé à Paris, à la Conciergerie, une exposition sur Saint Louis, à l’occasion du 800e anniversaire de sa naissance. Peu après, l’ambassade de France en Russie nous a rapporté que la directrice des musées du Kremlin, Elena Gagarina, était intéressée pour reprendre cette exposition à Moscou. Et j’ai été vraiment ravi de cet intérêt, de cette opportunité de montrer au public russe l’art médiéval occidental, qu’ils n’ont pas souvent l’occasion de voir. Nous nous sommes mis au travail, et je suis très heureux que nous soyons parvenus, ensemble, au résultat que l’on peut aujourd’hui admirer à Moscou.

LCDR : Combien de temps a pris la préparation de l’exposition ?

P.B. : Nous y sommes parvenus en deux ans seulement – un délai relativement court – grâce au fait qu’une bonne part du travail scientifique avait déjà été faite pour l’exposition de Paris : recensement des objets, rédaction des textes du catalogue, etc. Nous n’avions plus qu’à reprendre ce qui nous intéressait, ce qui nous a fait gagner un temps précieux. S’il avait fallu concevoir une exposition de cette envergure ex nihilo, nous y aurions certainement passé beaucoup plus de temps.

LCDR : Justement, certains objets, comme des ivoires du XIIIe siècle, n’ont pu être transportés. À combien de pour cent l’exposition de Moscou reproduit-elle la présentation originelle ?

P.B. : Je ne veux pas entrer dans une idée de pourcentage. Il y a effectivement des pièces que l’on ne retrouve pas à Moscou, mais cette nouvelle exposition présente aussi des objets qui n’étaient pas à Paris, comme les formidables émaux de Limoges ou les ivoires anciens prêtés par le musée de l’Ermitage. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le niveau de qualité des deux expositions est équivalent, et surtout que celle de Moscou offre aux Russes une vision complète de la personnalité de Saint Louis.

« Les professionnels russes et français ont la même idée de leur métier »

LCDR : Qu’est-ce qui attire les Russes dans la personnalité de Saint Louis, selon vous ?

P.B. : C’est aux Russes qu’il faut poser la question ! Mais à mon sens, ce pourrait être la double dimension de Saint Louis, à la fois politique et religieuse, temporelle et spirituelle, qui suscite la fascination. C’est une dualité qu’on ne rencontre pas si souvent dans l’Histoire.

LCDR : Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans la préparation de l’exposition ?

P.B. : Il y a bien eu quelques refus de prêts, mais cela arrive toujours. Sinon, nous n’avons pas rencontré de difficultés majeures. Au contraire, tout au long du travail, côté russe comme côté français, il y avait une volonté de ne pas laisser d’éventuelles difficultés politiques faire obstacle à la poursuite de la coopération culturelle. Les professionnels des deux pays ont la même idée de leur métier, ce qui facilite considérablement le dialogue. Au moment où l’exposition sur Saint Louis ouvre à Moscou, ferme à Paris l’exposition Chtchoukine, à la fondation Louis Vuitton, qui, elle aussi, aurait pu pâtir des tensions politiques – mais cela n’a pas été le cas. D’ailleurs, je l’ai visitée plusieurs fois et je peux vous dire que c’est une exposition magnifique !

« Rendre accessible au plus grand nombre des chefs-d’œuvre de l’Humanité »

LCDR : Craignez-vous pour la sécurité des objets actuellement exposés à Moscou ?

P.B. : Non, on est au Kremlin, et je crois que c’est un lieu très sécurisé ! (Rires) Je n’ai pas d’inquiétude particulière. Tout s’est bien passé lors du transport de Paris à Moscou, et je suis persuadé que tout se passera aussi bien pour le retour, en juin prochain.

LCDR : Quel est le message de cette exposition sur Saint Louis ?

P.B. : Ce pourrait être celui d’André Malraux : rendre accessible au plus grand nombre des chefs-d’œuvre de l’Humanité. Aujourd’hui, grâce aux moyens de transport contemporains, grâce aux connexions reliant les équipes artistiques, scientifiques et culturelles entre Paris et Moscou, nous avons la possibilité de faire voyager des œuvres qui n’ont jamais bénéficié d’une telle visibilité par le passé.

LCDR : Justement, pourquoi les vitraux de la Sainte-Chapelle, que l’on expose aujourd’hui à Moscou, n’avaient-ils jamais quitté la France, depuis 800 ans ?

P.B. : Ils n’étaient pas accessibles, et, tout simplement, l’occasion ne s’était jamais présentée. En outre, il ne faut pas oublier que cette pratique des grandes expositions internationales ne se développe que depuis une quarantaine d’années.

LCDR : Les objets de cette exposition de Moscou avaient une valeur sacrée évidente pour les gens du Moyen-Âge. Une valeur qui nous échappe souvent aujourd’hui. Comment devrions-nous percevoir ces objets précieux ?

P.B. : C’est l’éternel dilemme de l’approche artistique, esthétique, contre celle ethnologique des objets d’art. Sont-ils intéressants parce qu’ils sont beaux en eux-mêmes, ou par leur utilisation particulière ? Je pense en réalité que les deux approches sont vraies. En effet, seuls les gens connaissant la Bible et l’histoire de la chrétienté sont à même de saisir le lien qui unit ces objets et la religion, mais dans le même temps, leur beauté, celle notamment des matières – or, parchemin, verre –, mais aussi l’émotion dont ils sont chargés, les souvenirs historiques qui leur sont attachés, les rendent accessibles à tous, font qu’ils peuvent être admirés et appréciés par tout un chacun. Je veux parler de ce langage universel de la beauté, que tout le monde comprend.

« On ressent une grande fierté devant le génie créateur de l’être humain »

LCDR : Quelles leçons peut-on tirer de cette exposition ?

P.B. : Il faut se souvenir que dans tous les coins de la planète, les hommes ont créé des œuvres absolument extraordinaires, que c’est ainsi que s’est constitué le patrimoine que l’humanité a aujourd’hui en commun – et qu’elle doit, au lieu de se diviser, s’unir pour le respecter, le protéger et mieux le faire connaître. Ce que l’on ressent à la vue de ces objets qui ont traversé les siècles, vécu des péripéties historiques très complexes, c’est une grande fierté devant le génie créateur de l’être humain, et aussi une confiance dans le fait que, par-delà les vicissitudes, les belles choses conçues par les hommes durent – malgré tout. Malgré les famines, les guerres et les changements de régimes. Comme le disait Malraux, l’art est un anti-destin. La beauté a une grandeur qui résiste à tout, et même au temps.

LCDR : Quels sont vos liens avec la Russie ?

P.B. : Ce sont principalement des liens culturels, j’ai une attirance pour la littérature et la musique russes, mais je n’ai pas de liens familiaux avec ce pays. J’aime l’âme russe, j’aime cette forme d’humble capacité de résistance et de résilience incarnée, par exemple, par les énormes sacrifices concédés par les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale. J’aime leur attachement à la terre, leur sens du collectif, une capacité de passer de l’exaltation à la mélancolie… tout ce que les écrivains et les artistes russes ont si bien représenté et qui, au fond, de période en période, dans des formes et des contextes politiques différents, se poursuit et se maintient. La Russie est un pays où l’on sent à la fois l’emprise de la tradition et l’aspiration à la modernité. Toutes ces contradictions, qui sont celles de l’ensemble des peuples d’Europe, se retrouvent en Russie. Mais la caractéristique la plus fascinante de la Russie est probablement l’immensité de l’espace et du temps, que l’on sent aussi dans les pays de la vieille Europe, comme la France, mais pas avec les mêmes dimensions ni les mêmes nuances.

bélavalPhilippe Bélaval est membre du Conseil d’État depuis 1979 et président du Centre des monuments nationaux depuis 2012.