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Théâtre : le choc des civilisations sur les planches à Moscou

Théâtre
Le choc des civilisations sur les planches à Moscou

Ira Poliarnaïa/Theatreofnations.ru

Présentée depuis un an sur la scène du Théâtre des Nations, à Moscou, La Conférence iranienne du dramaturge Ivan Vyrypaïev jouit d’un succès retentissant.

« Un jour, un collègue belge m’a dit pour plaisanter que deux forces s’affrontaient aujourd’hui : Allah et Coca-Cola. » Ces mots d’un modérateur invisible qui ouvrent la pièce, posent le problème : comment l’Occident et l’Orient peuvent-ils coexister malgré des valeurs et des aspirations radicalement opposées ?

Les personnages – des intellectuels européens venus à Copenhague pour y discuter de la crise au Proche-Orient – se succèdent alors sur scène. Un orientaliste, un théologien, un politologue, une journaliste, l’épouse d’un Premier ministre, un écrivain, un prêtre, un réalisateur : tous proposent un exposé de la situation politique dans la région. À chaque fois, leur discours glisse vers des réflexions personnelles sur des thèmes plus larges : Dieu, la liberté, l’amour, le confort, les droits de l’homme, l’art…

Fatalisme vs. pragmatisme

« Chaque monologue est si réfléchi, si argumenté, que l’on a envie d’être d’accord avec chacun, commente le célèbre acteur Evgueni Mironov, qui incarne le prêtre. C’est là tout le talent d’Ivan Vyrypaïev. »

L’acteur Evgueni Mironov. Photo : Ira Poliarnaïa/Theatreofnations.ru

Sur scène, la force de persuasion des uns est loin d’agir sur leurs interlocuteurs. Pour le théologien, il n’y a rien de plus important que Dieu, et ceux qui ressentent sa présence doivent décider de l’avenir du monde. Il ne faut donc pas empêcher les habitants d’une théocratie telle que l’Iran de vivre selon la volonté d’Allah. La journaliste s’emporte alors contre un sophisme qu’elle accuse de servir de prétexte commode, irrecevable pour la société civile européenne.

L’orientaliste, de son côté, affirme que les Orientaux sont plus spirituels, car plus religieux – étant admis que la religion enseigne l’humilité, la discipline, l’amour du travail, le renoncement. Indignation du politologue : « Nous autres, Européens, serions dénués de spiritualité ? Nous qui prenons soin des personnes âgées et des handicapés, qui défendons les droits de l’homme, l’accès à l’éducation et la liberté sexuelle ? Est-ce par matérialisme que l’Allemagne a accueilli plus d’un million de réfugiés spirituels ? Comment expliquer que, ces derniers temps, l’Orient soit le théâtre de terribles guerres et que ses ressortissants perpètrent des attentats terroristes ? »

D’autres soulignent la vision fataliste du monde que partageraient Iraniens et Russes, deux peuples « orientaux ». Leurs adversaires répondent libre arbitre et responsabilité de chacun (État compris) : « Est-ce Allah qui affirme que l’Iran doit se doter de l’arme nucléaire ? », déclare l’un d’eux, sarcastique.

L’aspect parfois caricatural des propos serait lié au parti pris de l’auteur : opposer frontalement Orient et Occident, en les supposant irréconciliables.

Tout en développant sa position, chaque intervenant soulève les multiples contradictions de notre monde et la difficulté de le penser. L’épouse du Premier ministre danois est persuadée que les habitants des pays du tiers-monde détiennent le secret du bonheur. Elle se voit répliquer que les statistiques placent pourtant les Scandinaves en tête du classement des peuples les plus épanouis… Les Russes renvoient l’image d’un peuple hautement spirituel ? Le pourcentage de femmes russes battues est toutefois un des plus élevés d’Europe… Comment concilier aide aux réfugiés et sécurité antiterroriste ?

Ces paradoxes sont renforcés par la mise en scène : sur fond de musique techno, un écran montre les visages des acteurs en gros plan, sous divers angles. Quand les débats se tendent, l’image se met à trembler, à se tordre… « Ces parasites sont chargés de sens et incitent en quelque sorte le spectateur à se demander de quel côté se trouve la vérité », commente la critique Anna Vinogradova.

Une mer de mots

« La Conférence iranienne est une nouvelle tentative d’expliquer au monde occidental nos valeurs et notre mentalité orientales », explique l’auteur de la pièce, Ivan Vyrypaïev, qui ajoute : « Les Russes considèrent souvent la tolérance européenne comme une faiblesse ou de l’indécision. » De fait, son spectacle évoque essentiellement un portrait de la société européenne brossé par un artiste russe.

« La Conférence iranienne illustre la recherche de nouvelles formes d’expression, le rejet du naturalisme et du genre documentaire qui marquent les années 2000. C’est caractéristique du théâtre russe actuel, qui évolue vers le spectacle-action », explique le critique Pavel Roudnev.

Affiche de La Conférence iranienne. Photo : Theatreofnations.ru

Son avis ne fait pas l’unanimité. « On ne comprend pas très bien à qui les héros s’adressent, commente sa collègue Elina Nikoulchina. La pièce ressemble au jeu de société Mafia, dans lequel chaque joueur se voit assigner un rôle et essaie tant bien que mal de s’imaginer un personnage. Les acteurs se retrouvent noyés dans une mer de mots. »

Pour elle, l’aspect parfois caricatural et artificiel des propos serait lié au parti pris de l’auteur : opposer frontalement deux entités, Orient et Occident, supposées irréconciliables. Or le dialogue des cultures est finalement une réalité bien plus tangible que ce prétendu choc des civilisations : « Par exemple, on parle beaucoup de la voie particulière choisie par la Russie, de son prétendu dédain des valeurs occidentales, souligne la critique. Mais les Russes s’opposent-ils vraiment au libre accès à l’information ou aux droits des femmes ? Non. Ces valeurs sont aussi les nôtres. »