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To The Lake : la série russe plus virale que la Covid

To The Lake
La série russe plus virale que la Covid

Netflix

Diffusée depuis le 7 octobre, la série russe To the Lake (Epidemia en russe) fait partie des cinq programmes les plus regardés sur Netflix. Réalisée en 2018 par Pavel Kostomarov et présentée l’année suivante, en avant-première, au Festival international des séries de Cannes, elle peint le tableau d’un monde frappé par un virus mortel. Attention spoiler !

Une partie du succès de To the Lake provient incontestablement de la proximité avec la situation sanitaire que nous vivons depuis le printemps dernier. Les premières scènes, qui se passent à Moscou, ont en effet quelque chose de familier : dans les rues, les aires de jeux, les stations-service, les gens sont subitement pris de violentes quintes de toux qui font fuir leurs voisins. À la télévision, présentateurs et médecins désemparés alertent sur la propagation d’un nouveau virus dévastateur, contre lequel aucun médicament n’existe. Les habitants se confinent chez eux. Bientôt, les accès à la capitale sont coupés.

Tous ces éléments ne sont pas sans rappeler, à des degrés divers, les débuts de la pandémie de Covid-19 et les images télévisées de Wuhan, Bergame et Moscou désertes. Dans la série, les symptômes de la maladie sont toutefois bien plus spectaculaires : les malades crachent du sang, leurs yeux deviennent blancs…

Affiche de To The Lake. Photo : Pavel Kostomarov/Premier Studios, 2019

Les autorités ne sont pas immunisées contre la panique et le désarroi. La loi du plus fort et du plus violent règne. Magasins et camions réfrigérés sont la cible des pillards. Là encore, certaines scènes new-yorkaises d’avril reviennent à la mémoire du spectateur. Depuis leurs luxueuses maisons de la région de Moscou, deux couples et leurs proches échappent de peu à une bande de pillards et de violeurs. Les armes à la main, ils décident de prendre la route en direction de la Carélie, à un millier de kilomètres au nord, pour rejoindre la maison de campagne de l’un d’eux. Une demeure de bric et de broc, entourée d’un lac, en pleine nature : l’endroit le plus sûr pour échapper à la folie ambiante et à la maladie…

Les femmes de l’Apocalypse

Le périple à travers les gigantesques étendues gelées de la Russie du nord n’a rien d’une partie de plaisir pour les neuf héros, réunis malgré des contentieux intimes au fort potentiel explosif.

Il y a là Sergueï (Kirill Käro) et son ex-femme Irina (Mariana Spivak, vue dans le film Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev et dans la série française Le Bureau des Légendes), qu’il a quittée pour sa maîtresse, Anna (Viktoria Issakova). Irina nourrit une haine viscérale à l’encontre d’Anna, qui n’a d’égale que son amour pour son jeune fils, Anton… et pour Sergueï. Anna, plus mûre et apparemment plus calme que sa rivale, tente de protéger son couple et son propre fils autiste, Micha (Eldar Kalimounine). Ce triangle amoureux est perturbé par la présence d’une autre famille recomposée, constituée de l’homme d’affaires Leonid (Alexandre Robak), de sa fille Polina (Viktoria Agalakova) et de sa nouvelle compagne Marina (Natalia Zemtsova).

L’épisode montrant une révolte de villageois a brièvement été rendu inaccessible par le diffuseur russe.

D’une certaine manière, les personnages féminins – majoritaires – sont à l’honneur dans la série. Certes, on peut trouver triviales leurs chamailleries sentimentales. Dans plusieurs scènes, leur attitude, dépendant presque exclusivement de leurs émotions et de leur égoïsme, tranche sur le calme de Sergueï. Mais peut-on reprocher à Anna et à Irina, en plein chaos, de tenter de se raccrocher à celui qu’elles aiment ? Devait-on attendre de Marina, enceinte « jusqu’aux yeux », qu’elle mette de côté ses angoisses et ses douleurs prénatales au nom de la situation d’urgence et de la solidarité ? Toutes ces héroïnes sont à mille lieues des héroïnes habituelles des thrillers. Ce sont des femmes jolies et désagréables, passionnées et rancunières, qu’on admire et qu’on déteste à la fois. Sans leur entêtement, Sergueï et Leonid auraient-ils fait jusqu’au bout le voyage ? Sans les minauderies un rien perverses de la jeune et délurée Polina, Micha aurait-il porté secours à ses parents ?

Malgré leur mauvais caractère, c’est pour elles et leurs enfants que les hommes de la série se fraient un chemin au milieu de l’Apocalypse.

Fable politique

De série catastrophe presque banale, To The Lake tourne à la fable politique au cinquième épisode. Des militaires vêtus de combinaisons et portant des masques à gaz font monter les habitants de villages contaminés dans des autobus, pour les conduire dans de prétendus centres sanitaires. En fait d’assistance, ils y reçoivent une balle dans la tête – sans procès ni test PCR…

Moscou coupée du monde. Image : Netflix

Dans un des villages, Olga (Anna Mikhalkova) – un médecin qui a assisté à ces déportations – organise la résistance. « On ne se laissera pas faire ! », harangue-t-elle ses voisins. Leur petite unité bigarrée, formée de grands-mères et d’alcooliques, réussit finalement à monter une opération de libération des passagers de plusieurs autobus.

Avec cet épisode, la série sort des sentiers battus. Les auteurs font une pause dans le récit pour raconter une histoire russe, dont la morale serait : poussé à bout, le peuple finit par se révolter… Or ils n’ont pas choisi n’importe quelle actrice pour le rôle d’Olga. Depuis 2002, Anna Mikhalkova fait partie des animatrices de l’émission Bonne nuit les petits, un classique de la télévision russe diffusé tous les soirs depuis 1964. Une émission emblématique que la chaîne publique Rossiïa 1 ne confie qu’à des présentatrices bien sous tous rapports et peu susceptibles de contestation… La retrouver à la tête d’une révolte sans pitié contre les autorités a quelque chose de troublant.

Pour la deuxième saison, les auteurs ont annoncé qu’ils évoqueraient le confinement.

Souhaitant éviter toute polémique, le diffuseur russe de la série, la plateforme Premier, a commencé par retirer l’épisode, en décembre dernier. Une maladresse aux conséquences prévisibles : plaintes massives des spectateurs, accusations de censure dans la presse… L’épisode est redevenu accessible quelques jours plus tard. Cet incident n’a, bien entendu, fait qu’augmenter le battage autour de la série.

Cette escapade politique au cœur d’une série fantastique n’a rien d’étonnant : son réalisateur, Pavel Kostomarov, est un habitué des critiques contre le pouvoir russe. En 2012, il a participé, avec le journaliste Alexeï Pivovarov et le réalisateur Alexandre Rastorgouïev (tué en 2018 lors d’un tournage en République centrafricaine), au documentaire Srok (« Le terme »), consacré aux manifestations anti-Poutine de l’hiver 2011-2012. Quatre ans plus tard, il a tourné des scènes d’un autre documentaire, Mon ami Boris Nemtsov (consacré à l’opposant russe assassiné au pied du Kremlin en 2015), réalisé par Zossia Rodkevitch.

Suspectée de contamination, cette petite fille a été aspergée de mousse désinfectante. Comble du malheur, on vient de lui apprendre que la deuxième saison ne sortirait que dans un an… Image : Netflix

Confinement en 2021

La première saison de To The Lake s’interrompt à la manière de toute série prometteuse : des Chinois contaminés par le virus surgissent aux abords du lac où les héros ont trouvé refuge… Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Comment ont-ils parcouru les milliers de kilomètres séparant la Chine de la Carélie ? Comment les autorités russes ont-elles pu les laisser passer ?

La série devrait faire son retour à l’automne 2021. Pour la deuxième saison, les auteurs ont annoncé qu’ils évoqueraient l’« épreuve du confinement ». Si la première saison était inspirée du célèbre roman Vongozero, de l’écrivaine russe Yana Vagner, la deuxième sera entièrement écrite par les scénaristes. On n’ose imaginer ce que ces derniers mois leur auront inspiré de terrifiant…