Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Théâtre : drôles d’oiseaux à Moscou

Théâtre
Drôles d’oiseaux à Moscou

Service de presse du Festival Territoria

« L’homme est un oiseau pour l’homme » – tel est le message de L’Université des oiseaux, un spectacle immersif actuellement présenté à Moscou. D’un cours d’initiation à la langue des volatiles à l’essayage d’ailes, le public teste sa proximité avec les créatures aériennes.

Créée avec le soutien des festivals Territoria et Brusfest, L’Université des oiseaux est présentée dans les Chambres des Boyards, un espace créatif appartenant à l’Union des artistes de théâtre de Russie, qui permet périodiquement à de jeunes talents de s’y produire. Construit à la fin du XVIIe siècle, l’édifice a d’abord servi de logement privé avant d’accueillir des ateliers de l’imprimerie universitaire de Moscou, au XIXe siècle.

L’âge respectable du bâtiment saute aux yeux, avec ses voûtes basses en brique rouge et ses rares ouvertures laissant entrer la lumière. L’endroit se prête difficilement aux spectacles habituels : l’acoustique ancienne mêle toutes les voix en un mélodieux brouhaha où les paroles se distinguent mal. Une acoustique étrange dont les auteurs de L’Université des oiseaux ont tiré le meilleur profit.

« L’homme est un oiseau pour l’homme ». Photo : Service de presse du Festival Territoria

Initiation à la langue des oiseaux

Dès le début du spectacle – conçu comme la visite de salles en enfilade –, le Théâtre des actions mutuelles affiche son opposition à la célèbre phrase de Plaute et de Hobbes : « L’homme est un loup pour l’homme ». Dans la première salle, le public découvre, suspendus autour de lui, des cages et des filets où se trouvent « emprisonnés » des romans aux couvertures illustrées d’oiseaux – par exemple, le best-seller Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee.

La deuxième salle est une chapelle. Des représentations d’espèces d’oiseaux exterminées par l’homme sont accrochées aux murs. Chaque « portrait » est entouré d’une dizaine de scènes tirées de la vie de l’espèce éteinte. Ces dessins sont placés dans des cadres en bois, qui rappellent à la fois le support des icônes et les encadrements de fenêtres ciselés des isbas du Nord. Au fond se dresse pourtant une iconostase d’oiseaux, au pied de laquelle brûlent des centaines de bougies. Les metteurs en scène comparent ainsi les hommes aux oiseaux, et les souffrances des volatiles tués à la Passion du Christ. La pénombre, les voûtes basses, la musique douce et solennelle, la lueur des flammes – tout concourt à créer une atmosphère religieuse.

Représentation d’une espèce d’oiseaux exterminée par l’homme. Photo : SVETLANA KHOKHRYAKOVA/MK.RU

Dans la salle suivante, les visiteurs sont invités à prendre place dans une salle de classe. Un « maître de conférence » y propose un cours d’initiation à la langue des oiseaux. L’artiste reproduit habilement les différents chants d’appel, de danger et de parade nuptiale, accompagné par sa collègue au piano. Rapidement, le spectateur établit des correspondances entre les cris des volatiles et les mélodies bien connues – par exemple, entre les roucoulements amoureux et telle valse langoureuse…

Essayage d’ailes

De poétique, le spectacle devient militant dans l’avant-dernière salle, qui présente pendant une heure une chronique chinoise se déroulant à l’époque de la « grande campagne du moineau » : en 1958, Mao Zedong avait donné l’ordre d’éradiquer ces oiseaux, grands amateurs de graines de céréales, accusés de priver les populations rurales du fruit de leur labeur.

En entraînant la disparition de près de deux milliards de moineaux, cette « guerre » a perturbé l’écosystème et rapidement conduit à une prolifération des insectes ravageurs – en particulier des criquets. Ce déséquilibre écologique est une des causes de la Grande Famine chinoise, qui a coûté la vie à plus de dix millions de personnes. Aujourd’hui encore, les photographies montrant des hommes jubilant devant les montagnes de cadavres d’oiseaux donnent des frissons.

Cours d’initiation à la langue des oiseaux. Photo : Service de presse du Festival Territoria

Le spectacle ne s’achève toutefois pas sur cette terrible chronique. Avant de prendre congé des visiteurs, les artistes les invitent à retourner dans la première salle, pour essayer des ailes. On les enfile, on les agite, et faute de pouvoir s’envoler, on se promène en contemplant leur déploiement gracieux. On pèse leur légèreté, promesse de liberté. Étrangement, cette occupation enfantine apaise et n’est pas sans révéler certains traits de la nature humaine…

Théâtre « horizontal »

L’Université des oiseaux a été imaginée par quatre artistes – Ksenia Peretroukhina, Alexandra Moun, Chifra Kajdan et Liocha Lobanov. Il y a trois ans, ils ont créé le Théâtre des actions mutuelles. Leur premier spectacle – Le Musée de l’invasion extraterrestre, présenté dans ces mêmes Chambres des Boyards pendant deux ans, ainsi qu’à Berlin – relève du « mocumentaire » (un documentaire parodique), un genre inhabituel pour le théâtre russe.

Les visiteurs testent leur proximité avec les créatures aériennes.
Photo : Service de presse du Festival Territoria

Pour ce spectacle, ils avaient recréé un véritable musée de province consacré… à un prétendu débarquement d’extraterrestres en Sibérie, à la fin du XXe siècle. Les pièces exposées étaient saisissantes d’authenticité : vidéos d’amateurs, rapport d’un agent des services de sécurité présent sur place, récits de riverains consignés par des chercheurs, etc. Tous ces détails donnaient l’impression que les extraterrestres avaient réellement envahi la Terre.

Dans leur projet suivant, intitulé L’histoire véridique et complète de Jack l’Éventreur, les auteurs ont tenté de révéler l’identité réelle du célèbre tueur en série. Ce spectacle était toutefois moins réussi – peut-être parce que les artistes n’avaient pas réussi à atteindre le niveau d’authenticité nécessaire. L’Université des oiseaux – leur troisième projet – connaîtra assurément le même succès que Le Musée de l’invasion extraterrestre.

En ce qui concerne le Théâtre des actions mutuelles, les quatre artistes ont voulu créer un « théâtre horizontal », sans directeur ni metteur en scène, où toutes les décisions sont prises en commun, et où le travail et le succès sont partagés par tous. Foi de spectatrice, cette utopie fonctionne. N’est-ce pas la preuve que nous sommes des oiseaux les uns pour les autres ?