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Rouslan Ichdavletov, prodige de l’improvisation musicale

Rouslan Ichdavletov,
prodige de l’improvisation musicale

Archives personnelles de Rouslan Ichdavletov

À la fin du mois de septembre, le pianiste pétersbourgeois Rouslan Ichdavletov a battu le record mondial de la plus longue improvisation au piano : il a joué 50 heures sans interruption ! Nous sommes allés à la rencontre du prodige. 

« Après 30 heures de jeu, j’avais l’impression d’exister dans plusieurs dimensions à la fois : le passé, le présent et l’avenir, commente Rouslan Ichdavletov, âgé de 37 ans et originaire d’Oufa (1 500 kilomètres à l’est de Moscou). Les touches du clavier se sont soudain colorées : le blanc s’est décomposé, prenant toutes les couleurs du spectre. » 

Le rêve pétersbourgeois 

En 2001, Rouslan Ichdavletov entre à l’Académie des arts d’Oufa pour étudier la composition musicale. Une orientation dictée par son père, musicien amateur qui, accepté à la même Académie des arts dans sa jeunesse, avait finalement endossé l’uniforme de policier afin de subvenir aux besoins de sa famille.

Deux ans plus tard, à la surprise de ses proches et au grand désarroi de son père, Rouslan abandonne ses études. « J’étais en quête de quelque chose de nouveau, que je ne pouvais pas trouver au conservatoire », explique-il. Direction Saint-Pétersbourg : « J’étais passionné par le rock pétersbourgeois. En arrivant dans la ville, j’ai eu le coup de foudre et j’ai compris que je ne la quitterais jamais ! » 

Rouslan s’installe d’abord chez sa tante, puis loue un appartement grâce à son salaire de manutentionnaire dans un entrepôt. Les premières années sont une quête permanente – d’argent, de soi, de style, de salles où se produire, d’échanges avec des personnes talentueuses.

« La musique est pour moi une science de la vie, une base pour connaître le monde. »

« Mes contacts se limitaient surtout à l’underground pétersbourgeois, explique le musicien. Je ne voulais pas jouer une musique académique, je rêvais d’être une rock star, de créer un groupe et de me produire. Dans une certaine mesure, j’y suis arrivé. Mon groupe – No Fake – a donné plusieurs concerts, nos chansons sont devenues populaires, et nous avons enregistré des albums. » 

Hélas, les recherches artistiques ne nourrissent pas son homme. Il y a dix ans, Rouslan est devenu papa et s’est mis à son tour à multiplier les petits boulots. Il travaille sur les chantiers, dans la vente, et même dans l’immobilier. Il finit par trouver un emploi stable de boucher sur un marché pétersbourgeois. Un travail physique intense auquel il trouve un intérêt autre que pécuniaire : « Manier constamment un hachoir a musclé mes avant-bras et me permet de ne ressentir presque aucune fatigue dans les mains lors de mes marathons d’improvisation. » 

« Jouer » le public 

C’est lors d’un concert au jardin Alexandre, en plein centre de la Venise du Nord, que la vie de Rouslan prend un nouveau tournant. Habitué à jouer de la guitare, le jeune homme monte sur scène avec un synthétiseur ; autre nouveauté, un batteur vient de rejoindre son groupe. Le concert produit un effet inattendu aussi bien sur les musiciens que sur le public. Les passants s’arrêtent pour écouter l’improvisation du clavier et de la batterie. Pour Rouslan, ce nouveau mode de création est une révélation. 

Concert improvisé au bord de la Neva, à Saint-Pétersbourg, en 2018.
Photo : VK/Ruslan Ishdavletov

Le jeune homme multiplie les concerts plus ou moins improvisés dans les endroits les plus divers, en particulier dans les rues. « Ma musique change en fonction de l’endroit où je joue et des gens qui m’entourent, affirme-t-il. Chaque spectateur dégage une énergie unique qu’il est possible de jouer. » 

Soucieux d’explorer cette nouvelle voie, Rouslan a organisé, ces deux dernières années, six marathons d’improvisation. Le premier s’est déroulé en février 2019 dans un bar pétersbourgeois, où le musicien a joué 24 heures d’affilée. Il a ensuite joué 30 heures dans le même bar, puis participé à deux marathons de 24 heures et 37 heures. Il a enfin passé 50 heures devant son clavier, du 25 au 27 septembre, dans la cour du Planétarium de Saint-Pétersbourg. 

« Je ne cherche pas à battre de nouveaux records même si, bien sûr, cela me fait de la publicité. Je veux avant tout attirer l’attention sur mon projet musical et jouer l’histoire de mon âme. La musique est pour moi une science de la vie, une base pour connaître le monde. Pendant un marathon, je propose une sorte d’étude approfondie de ce qui se passe en moi et autour de moi. » 

Rouslan Ichdavletov prévoit d’inviter prochainement ses collègues instrumentistes à participer à ses concerts-fleuves. Il a également pour projet de tourner un film sur le destin d’un musicien dans une grande ville.