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Opéra de Krasnoïarsk : Poulenc à la mode sibérienne

Opéra de Krasnoïarsk
Poulenc à la mode sibérienne

Sergueï Kholivanov

L’opéra bouffe Les Mamelles de Tirésias de Francis Poulenc par le théâtre de Krasnoïarsk (Sibérie) a reçu la plus prestigieuse distinction du théâtre russe, le Masque d’or, pour sa mise en scène innovante. Nous avons rencontré Sergueï Bobrov, directeur artistique du théâtre et ancien danseur du Bolchoï.

À quand remonte la dernière représentation en Russie de l’œuvre de Poulenc ?

Sergueï Bobrov : C’était il y a 20 ans, Gueorgui Isaakian l’avait mis en scène au théâtre de Perm (Oural). Pour notre spectacle, nous ne nous sommes pas contentés de traduire le livret français, nous en avons créé un nouveau. L’esprit est le même, mais la langue est moderne, avec des tournures argotiques. Cela donne du relief au spectacle et le rend plus accessible, notamment aux jeunes.

Sergueï Bobrov lors d’une répétition au théâtre de Krasnoïarsk. Photo : Mikhaïl Logvinov

À l’origine, il s’agit d’une pièce de Guillaume Apollinaire, sorte d’ode surréaliste à la fertilité. Les jeunes Serge de Diaghilev et Francis Poulenc ont assisté à une représentation, et le compositeur a voulu en faire un opéra, achevé en 1946.

Vous vous distinguez toujours par le regard très joyeux que vous portez sur le monde, même dans la mise en scène des œuvres les plus tragiques…

S. B. : C’est ce que j’ai appris au Bolchoï. Pour moi, il est essentiel que les spectateurs repartent du théâtre le cœur serein. Prenez cette œuvre de Poulenc : elle est plutôt comique, la salle rit aux éclats pendant une heure, alors que l’opéra est considéré comme un art sophistiqué, destiné à une poignée d’initiés.

Prévoyez-vous de partir en tournée avec ce spectacle, sur lequel travaillent une centaine de personnes ?

S. B. : Je suis persuadé que cet opéra est pour tout le monde ! Nous l’avons présenté dans notre nouvel espace théâtral, le Loft, une ancienne usine réhabilitée. Des gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre classique ont assisté aux représentations. Dans le public, il y avait des blogueurs, des jeunes, bref, des gens qui ne s’intéressent pas a priori à l’opéra.

Les Mamelles de Tirésias. Photo : Sergueï Kholivanov

Le Loft est un endroit unique, un espace d’expérimentation, et le public y est très réceptif. Nous venons seulement d’ouvrir, mais les premiers résultats sont très encourageants.

Le théâtre redonne vie à cette usine désaffectée…

S. B. : Oui, c’est ce que nous souhaitons. Nous avons monté les opéras Le Festin pendant la peste d’Alexandre Manotskov et Mirage de Kirill Chirokov dans des mises en scène spéciales pour le Loft. Le public a adoré.

Nous revendiquons notre avant-gardisme : c’est bien connu, les Sibériens n’ont pas froid aux yeux ! À Krasnoïarsk, nous avons la possibilité d’expérimenter et de chercher de nouvelles orientations pour développer notre art.

Un de vos nouveaux ballets, La Symphonie Leningrad, aborde l’une des plus terribles pages de la Seconde Guerre mondiale, le siège de Leningrad. N’avez-vous pas craint la réaction du public sur un sujet aussi sensible en Russie ?

S. B. : Si, j’étais effrayé. En même temps, j’avais confiance dans le public, dans l’esprit des Sibériens. Pour moi, ce spectacle est à la fois un hommage aux victimes [plus de 470 000 morts, ndlr] et une occasion de réaliser quelque chose de nouveau. Je voulais partager mon point de vue, même si je n’ai pas vécu cette terrible guerre. Finalement, la première [en septembre dernier, ndlr] a emporté l’adhésion du public, et la demande de nouvelles représentations est immense.

Danseurs de La Symphonie Leningrad. Photos : Mikhaïl Logvinov

Dans La Symphonie Leningrad, je fais des références au roman Maudit et tué de Victor Astafiev, que je viens de lire. À chaque page ou presque, des idées plastiques me venaient ; il ne restait plus qu’à les mettre en scène. C’était visuellement très net. Le spectacle a rapidement commencé à prendre forme. Évidemment, je m’inspire également du poignant témoignage de Tania Savitcheva [une adolescente qui a vécu le blocus et le raconte dans son journal intime, ndlr].

Le fait que la fosse d’orchestre soit au même niveau que le public, et que les musiciens soient en costumes d’époque, a un effet extraordinaire sur les spectateurs.

Certains metteurs en scène cherchent à tout prix à éblouir le spectateur. Vous semblez rechercher autre chose…

S. B. : Le public russe a des exigences très élevées. Ce sont elles qui m’ont guidé dans mon travail sur La Symphonie Leningrad. Lorsque j’ai vu des spectateurs pleurer pendant la représentation, j’ai compris que j’avais visé juste.

La Symphonie Leningrad. Photo : Mikhaïl Logvinov

Préférez-vous le drame ou la comédie ?

S. B. : J’aime autant l’un que l’autre. Presque tous les spectacles que j’ai mis en scène mêlent les deux. Mais à bien y réfléchir, il semble que je penche plutôt pour la comédie.

Je me suis entiché de l’opéra bouffe, un genre difficile, qui propose des scènes humoristiques sans tomber dans la vulgarité. Les Mamelles de Tirésias relèvent justement de ce genre. Nous sommes d’ailleurs en train de monter un autre opéra comique, Les Preux de Borodine. Une œuvre méconnue, dont le caractère parodique avait déplu à la cour impériale. Nous avons transposé l’histoire dans les années 1990, avec un humour très moderne.