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Moscou : la dernière bataille du théâtre de Napoléon

Moscou
La dernière bataille du théâtre de Napoléon

Napoléon dans Moscou en feu, en 1812, par Adam Albrecht (1841)

Sous la pression des promoteurs immobiliers, la mairie de Moscou envisage de démolir un édifice ayant abrité le théâtre de Napoléon pendant la campagne de Russie, en 1812.

Les Moscovites connaissent bien la maison de maître de quatre étages située au 26/2, rue Bolchaïa Nikitskaïa, acquise par le général-major Piotr Pozdniakov peu de temps avant la campagne de Russie. Féru de théâtre, ce courageux foudre de guerre, qui s’était illustré contre les Turcs, y avait fait construire un bâtiment à étage abritant une salle de spectacle. L’endroit a été immortalisé par Alexandre Griboïedov dans sa comédie Le Malheur d’avoir trop d’esprit : « La maison est peinte en vert, si bien qu’on dirait un petit bois. »

Une scène au milieu des flammes 

En 1812, pendant l’occupation française de Moscou, si les pillards mettent à sac la maison de Pozdniakov, l’incendie épargne le petit théâtre. La scène est aussitôt investie par les comédiens d’une petite troupe française formée à Moscou avant la guerre. Quand celle-ci éclate, son régisseur, Armand Domergue, fait partie de la quarantaine de « suspects » étrangers arrêtés sur ordre du général-gouverneur Fiodor Rostoptchine, mis dans une barque sur la Moskova et transportés vers Riazan. 

Soldats français à Moscou en 1812, peinture issue de la collection du musée de Borodino.
Photo : domaine public

De retour en France, Domergue raconte dans ses Mémoires intitulés La Russie pendant les guerres de l’Empire (1805-1815) : « Jetons un coup d’œil sur les occupations de l’armée française pendant son séjour au milieu des débris fumants de Moscou. Le caractère de notre nation ne se démentit pas dans cette circonstance. La plupart des grands seigneurs russes possèdent un théâtre dans leurs hôtels. Celui du général Pozdniakov ayant été préservé des flammes, les acteurs du Théâtre-Impérial, demeurés à Moscou, reçurent, par ordre supérieur, l’invitation d’y donner des représentations. Napoléon voulait occuper, distraire les esprits ; il savait combien ce moyen était puissant et facile tout à la fois sur des imaginations françaises. La troupe d’acteurs ayant été réorganisée aussi bien que possible, et les représentations ayant commencé, bientôt la salle ne suffit plus à l’affluence des spectateurs. »

L’actrice Louise Fusil affirme que Napoléon fut impressionné par une romance chevaleresque qu’elle chanta dans ce théâtre.

Dans ses Lettres sur l’incendie de Moscou, l’abbé Adrien Surugue, alors curé de l’église Saint-Louis des Français à Moscou, précise : « Pour mieux dissimuler l’embarras dans lequel il se trouvait, pour s’être engagé trop avant dans un pays inconnu, aux approches de la saison rigoureuse, sans aucune espèce de ressources, Napoléon voulut persuader à ses soldats que son intention était de passer l’hiver à Moscou. Il fit rassembler tous les débris de la troupe française qui étaient restés, pour en composer un théâtre impérial, et l’on convoqua tout ce qu’il y avait de musiciens pour lui donner un concert. »

L’ouverture de ce théâtre est une véritable planche de salut pour les comédiens français restés à Moscou, chahutés par les Russes quittant la ville, puis dévalisés par leurs compatriotes – sans égard pour leur nationalité. La scène de Pozdniakov est redécorée : les comédiens y accrochent un rideau de brocart, suspendent au-dessus du parterre un lustre récupéré dans une église – où ils prennent également des chasubles pour en faire des costumes. La saison s’ouvre sur Le Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, et L’Amant, auteur et valet, de Pierre Cérou. 

Les membres de l’orchestre sont choisis parmi les musiciens de la Garde impériale. Au total, onze spectacles seront joués au théâtre de Pozdniakov. 

Le grand incendie de Moscou de 1812 par Ivan Aivazovsky (1817-1900). Photo : culture.ru

Napoléon à Moscou 

D’après les mémoires de Domergue, les généraux et maréchaux français, ainsi que leurs états-majors, fréquentent le théâtre avec autant d’assiduité que les simples soldats. Par crainte d’un incendie, des tonneaux d’eau sont installés autour du bâtiment, sous la surveillance de gardes. La vente des billets – qui coûtent entre un et cinq francs – se déroule dans une galerie jouxtant la salle. Les officiers paient avec largesse, sans demander la monnaie et sans user de leur privilège habituel de ne payer que moitié prix.

Sur la question de savoir si Napoléon assiste lui-même aux représentations, les témoignages divergent. Dans ses Mémoires, l’actrice Louise Fusil affirme que l’empereur se rendit peu au théâtre mais fut impressionné par une romance chevaleresque qu’elle y chanta. Armand Domergue et le préfet du Palais Louis-François de Bausset, eux, soutiennent que l’Empereur « ne parut point à ce théâtre ». 

Nombre de promoteurs immobiliers s’intéressent à ce terrain situé à proximité du Kremlin.

Napoléon s’occupe pourtant d’affaires théâtrales pendant son séjour à Moscou. Le 15 octobre 1812, il y signe le décret réorganisant la Comédie-Française, avant de dresser la liste des comédiens qu’il souhaiterait faire venir en Russie – une preuve qu’il entend bien y passer l’hiver. Le « théâtre de Napoléon » résonne des voix des acteurs français jusqu’à la retraite de la Grande Armée. Une fois la guerre terminée, Pozdniakov y donnera des représentations en faveur des blessés.

Dernière bataille

Déjà, du vivant de Pozdniakov, la maison, qui n’avait alors qu’un étage, est un exemple de classicisme moscovite. L’architecte Matveï Kazakov la présente comme un des chefs-d’œuvre architecturaux de la ville. Un étage est plus tard ajouté au bâtiment principal, qui perd son portique classique. À l’époque soviétique, deux étages supplémentaires sont construits. 

Préservés depuis le XVIIIe siècle, les murs de la maison ont abrité Kazakov, Griboïedov, Napoléon, ses maréchaux et ses généraux, et même Alexandre Pouchkine. En 1831, le poète rend en effet visite au prince Ioussoupov, également grand amateur de théâtre et nouveau propriétaire de la demeure. 

La maison du 26/2, rue Bolchaïa Nikitskaïa, à Moscou. Photo : Wikimedia Commons

Près de deux siècles après avoir survécu à l’incendie de Moscou, la maison de Pozdniakov traverse de nouvelles épreuves. Depuis dix-sept ans, des militants se battent pour protéger l’édifice. Or, nombre de promoteurs immobiliers s’intéressent à ce terrain situé à proximité du Kremlin.

En juin dernier, sous la pression d’un énième acheteur potentiel, la Mairie a déclassifié une des ailes et la cour intérieure, que plus rien ne protège de la destruction. Recouvert d’un filet de sécurité, le domaine est d’ores et déjà jugé « insalubre » par la Mairie. « L’hôtel particulier de Pozdniakov a perdu son dernier rempart ! », se désole l’association de protection du patrimoine Arkhnadzor. Napoléon risque ainsi de perdre sa toute dernière bataille à Moscou.